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Un mois d'exactions contre les professionnels de l'information

Un mois d’exactions contre les professionnels de l’information

Publié le jeudi 17 mai 2012. Mis à jour le mardi 22 mai 2012.
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Si le régime d’Ali Abdallah Saleh est tombé, les atteintes à la liberté de la presse se poursuivent au Yémen avec une fréquence alarmante. Le climat d’instabilité du pays permet aux ennemis d’une presse libre d’agir en toute impunité.

“Nous dénonçons les violences, les menaces, les interpellations et les procès parfois ubuesques qui ciblent toujours aussi fréquemment les journalistes. Le nouveau gouvernement yéménite doit garantir la sécurité et la protection de l’ensemble des professionnels de l’information et les poursuites judiciaires doivent cesser”, a déclaré Reporters sans frontières, qui dresse un état des lieux des exactions des vingt derniers jours.

Procès de deux journalistes d’Al-Jazeera

Deux correspondants locaux de la chaîne Al-Jazeera, Ahmed Al-Shalafi et Hamdi Al-Bokari, sont actuellement dans le collimateur de la justice yéménite, poursuivis par les fantômes du régime du président déchu Ali Abdallah Saleh. En juin 2011, une plainte avait été déposée à leur encontre par l’ancien ministre de l’Information, Hassan Ahmed Al-Lawzi, au motif qu’ils travaillaient illégalement pour Al-Jazeera dans le pays, suite au retrait de leur accréditation par le ministère, en mars 2011. Ce retrait était uniquement motivé par la couverture de la chaîne qatarie du soulèvement populaire et de sa répression.

Malgré le changement de gouvernement et le fait que le nouveau ministre de l’Information, Ali Al-Amrani, ait retiré la plainte déposée par son prédécesseur, une première audience du procès contre les deux journalistes s’est tenue le 14 mai 2012. Toutefois, les deux accusés ont décidé de la boycotter. Le procès a alors été reporté au 21 mai prochain, le juge ordonnant au procureur général de s’assurer de la présence d’Ahmed Al-Shalafi et de Hamad Al-Bokari.

Reporters sans frontières condamne avec fermeté ces poursuites judiciaires kafkaïennes qui, dans l’absence d’une partie plaignante, sont invalides. Les deux correspondants d’Al-Jazeera paient le prix de la ligne éditoriale de la chaîne au cours du soulèvement. Les forces pro-Saleh semblent déterminées à continuer à persécuter ces deux journalistes.

D’ailleurs, Ahmed Al-Shalafi est toujours privé de son passeport, suite à sa confiscation par la sécurité nationale il y a plus d’un an, sur les ordres directes de l’ancien ministre de l’Intérieur, Rashed Al-Masri selon le journaliste. Ceci constitue une entrave sérieuse au travail du correspondant. Celui-ci avait laissé son passeport aux autorités pour une simple demande de renouvellement et, depuis, il ne lui a toujours pas été restitué malgré les instructions de l’actuel Premier ministre et le soutien du nouveau ministre de l’Intérieur au journaliste dans cette affaire.

Le bureau yéménite d’Al-Jazeera avait été régulièrement ciblé par l’ancien régime. Les persécutions ont atteint leur paroxysme lors du mouvement de contestation qui a divisé le pays l’année dernière : en mars 2011, une vingtaine d’hommes armés qui jouissaient du soutien tacite de la police avaient procédé à un raid des locaux de la chaîne, pillant le matériel de retransmission. Quelques jours plus tard, le gouvernement avait retiré les accréditations de l’ensemble des journalistes de la chaîne. Par ailleurs, ceux-ci étaient régulièrement la cible de menaces et de violences.

Des professionnels de l’information et leurs proches, toujours pris pour cible

Le 15 mai 2012, les forces de la sécurité, chargées de la surveillance de la prison centrale de Taëz (sud du pays), ont arrêté Abou Baker Al-Youssoufi, cameraman pour la chaîne satellitaire Yemen Shabab alors qu’il réalisait un reportage sur les dégâts commis lors des émeutes de prisonniers au cours de semaines précédentes. En dépit d’une autorisation de filmer du directeur de la prison, il a été interpellé le matin avant d’être relâché plusieurs heures plus tard, suite aux instructions du ministère de l’Intérieur. À sa libération, le ministère et l’administration pénitenciaire lui ont présenté des excuses.

Le 30 avril 2012, une douzaine d’hommes masqués ont fait irruption au domicile d’Anwar Al-Bahri, directeur de rédaction de l’agence d’information yéménite, Saba, situé dans le quartier Al-Hasba à Sanaa, et l’ont violemment agressé devant ses enfants. Le journaliste a eu le visage lacéré, la main droite fracturée et des contusions à différents endroits sur le corps. Suite à ce lynchage, qui a laissé sa famille et ses voisins terrorisés, Anwar Al-Bahri a été transféré à l’hôpital de la Révolution.

Une fois sur place, la police a réussi à arrêter deux des assaillants, qui ont été placés en détention dans la prison du secteur 5. Par la suite, des unités ont été envoyées pour patrouiller dans le quartier d’Anwar Al-Bahri. Toutefois, ce sont les habitants de l’immeuble qui ont empéché les agresseurs d’investir une nouvelle fois le batiment, le 2 mai 2012. Dans un communiqué, le Syndicat des journalistes yéménites fait porter l’entière responsabilité de cette deuxième attaque au ministère de l’Intérieur, l’accusant de “retarder l’arrestation des criminels”.

Par ailleurs, le 27 avril 2012, le fils du journaliste Mohamed Ali Al-Lozi a été kidnappé et retenu plusieurs heures par un groupe d’hommes non-identifiés qui conduisaient un véhicule noir de type SUV. Le garçon, âgé de 15 ans, aurait été menacé et frappé avant d’être relaché. Le journaliste rapporte que, le même jour, trois hommes armés, circulant dans son quartier à Sanaa, à bord d’une berline grise s’était enquis à son sujet.

Le 24 avril, alors qu’il se trouvait sur la place de la liberté, qui accueille un sit-in permanent du mouvement de contestation dans la ville de Taëz, Waël Al-Absi, photographe pour le site d’information Al-Eshtiraki Net, a été pris à partie par un individu qui serait, d’après les informations recueillies, membre du service d’ordre de la place, affilié au Rassemblement yéménite pour la réforme, un parti politique à caractère islamiste. Le photographe, proche de la gauche yéménite, a reçu plusieurs coups à la tête et a perdu connaissance. Il a ensuite été transféré à l’hopital pour que ses blessures à la tête et à l’œil y soient soignées. L’auteur de l’agression serait connu pour attaquer ceux qui ne partagent pas ses opinions.

Le 24 avril, suite à des articles recemment publiés dans différents journaux et sites d’information yéménites, le journaliste Fathi Abou Al-Nasr, basé à Sanaa, a reçu des menaces de mort par téléphone de la part d’un inconnu.

Abdel Qader Al-Mansoub a également été menacé, le même jour, par un coup de téléphone anonyme. Le journaliste travaille actuellement sur de nombreuses affaires de corruption dans la province d’Al-Hudaydah (côte ouest).

Aux alentours du 20 avril, Saleh Al-Hamati, journaliste pour Al-Siyasiyya dans la capitale, a reçu des menaces de mort de la part d’un des adjoints au gouvernorat de Sanaa. Ce dernier aurait par ailleurs envoyé des soldats au domicile du journaliste, profitant de son absence, pour intimider sa famille.

Campagnes de diffamation

L’hebdommadaire Al-Ahale et le quotidien Akhbar Al-Yom ont été la cible d’une campagne de diffamation de la part du fils de l’ancien président, Ali Abdallah Saleh. Commandeur de la Garde républicaine, Ahmed Ali Abdallah Saleh a publié un communiqué, le 24 avril dernier, accusant les journaux d’espionner, avec la complicité du ministère de l’Information, les camps de l’armée yéménite et de coopérer avec Al-Qaïda dans la Péninsule arabique. Le communiqué demandait également la comparution des employés des deux journaux devant la justice militaire.

Ces déclarations, dont les propos virulents ont été largement diffusés dans la presse électronique proche de l’ancien régime, font suite à un article publié la veille par le site Internet d’Al-Ahale, dans lequel il est affirmé qu’Ahmed Ali Abdallah Saleh posséderait quatre hélicoptères Apache dans un camp militaire de Sanhan, village natal de l’ancien président.

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