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Médias et justice : "Un livre n'est pas une bombe !"

Médias et justice : "Un livre n’est pas une bombe !"

Publié le jeudi 16 juin 2011. Mis à jour le mercredi 28 mars 2012.
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Au lendemain d’élections législatives importantes, Reporters sans frontières en appelle aux autorités turques pour qu’elles fassent la preuve de l’attachement à la liberté de la presse qu’elles ont revendiqué lors de la campagne électorale.

Alors que le sujet n’a jamais été autant soulevé dans l’agenda politique, l’organisation publie aujourd’hui un rapport d’enquête intitulé « Médias et justice en Turquie : entre méfiance et réflexes sécuritaires ». Fruit des récents déplacements de l’organisation à Istanbul et du travail accompli depuis lors, ce document rend compte du harcèlement judiciaire dont sont victimes les professionnels des médias turcs.

Malgré d’importants progrès dans le domaine de la liberté d’expression, il reste bien trop facile d’arrêter et de condamner des journalistes qui n’ont fait que leur métier ou exprimé une opinion. Saisir leurs documents, remonter à leurs sources, est monnaie courante en Turquie. Les principes journalistiques sont encore trop peu garantis par la loi, alors qu’un lourd arsenal législatif continue de tracer de strictes lignes rouges. Lorsqu’elles existent, ces maigres protections légales sont trop souvent balayées par une pratique judiciaire sécuritaire et paranoïaque. En outre, ces derniers mois, les journalistes se sont retrouvés otages de l’intense polarisation politique prévalant dans le pays, et sont devenus des victimes collatérales de la lutte féroce pour le pouvoir au sein de l’appareil d’Etat.

« Samedi, cela fera cent jours que les journalistes d’investigation Ahmet Sik et Nedim Sener sont derrière les barreaux. D’importants rassemblements s’organisent, témoignant que la liberté de la presse n’était pas seulement un thème de campagne. Par sa mobilisation sans précédent, la société civile a montré que ses attentes dans ce domaine étaient réelles et importantes. Elles appellent des réponses immédiates », a déclaré l’organisation.

« Les autorités ont été jugées politiquement responsables du harcèlement judiciaire subi par les journalistes. À l’heure où elles revendiquent pour la Turquie un rôle de modèle démocratique régional, cela ne peut que leur porter préjudice. Elles ont donc tout intérêt à nouer un dialogue franc et ouvert à ce sujet avec les journalistes et ses partenaires internationaux. »

Lors d’une conférence de presse tenue à Istanbul le 19 avril 2011, le secrétaire-général de l’organisation, Jean-François Julliard, avait identifié un certain nombre de « lignes rouges », sources de poursuites pour les journalistes qui les franchissent. Malheureusement, ce constat n’a rien perdu de son actualité, comme l’illustrent abondamment des exemples tirés des seules deux dernières semaines :

Le tabou qui a longtemps pesé sur l’armée s’est allégé, mais l’institution judiciaire et la police restent intouchables pour les journalistes. Interdit d’autant plus redoutable que celles-ci sont à la fois juges et parties. La couverture des affaires judiciaires est donc le premier motif des poursuites intentées aux journalistes, sur le fondement des articles 285 (violation du secret de l’enquête) et 288 (tentative d’influencer le résultat d’un procès) du code pénal. Le 2 juin encore, les journalistes Nedim Sener, Hasan Cakkalkurt (de Milliyet) et Aysegül Usta (de Hürriyet) comparaissaient devant la 2e chambre du Tribunal correctionnel de Bakirköy (Istanbul) pour « violation du secret de l’enquête ». Pour Nedim Sener, incarcéré depuis le 3 mars 2011 dans le cadre de l’affaire d’Etat « Ergenekon », il s’agit de la neuvième enquête en cours.

La critique du chef du gouvernement Recep Tayyip Erdogan est de moins en moins tolérée, comme en témoigne le procès d’Ahmet Altan, directeur des publications du quotidien Taraf, qui a débuté le 9 juin 2011. Le journaliste risque deux ans et huit mois de prison pour « offense à la personne du Premier ministre ». Dans deux chroniques parues en janvier, il avait critiqué la décision de M. Erdogan de faire détruire une statue inachevée qui devait symboliser le rapprochement entre la Turquie et l’Arménie, et l’avait qualifié de « personnalité sans profondeur ».

Mais la question kurde reste la plus difficile à aborder, du fait de l’obsession sécuritaire d’une justice s’appuyant sur une Loi antiterroriste rétrograde et des articles du code pénal liberticides. Le 13 juin, le seul quotidien national en langue kurde, Azadiya Welat, a de nouveau été suspendu pour quinze jours. Cette mesure, imposée pour la neuvième fois au journal, a été assortie de la confiscation de tous les exemplaires de la veille, accusés de contenir de la « propagande pour une organisation terroriste ». C’est pour ce même chef d’inculpation que l’ancien rédacteur en chef d’Azadiya Welat, Vedat Kursun, a été condamné en appel à dix ans et six mois de prison, le 9 juin. Initialement condamné à cent soixante-six ans d’emprisonnement, le journaliste est incarcéré à Diyarbakir (Sud-est) depuis près de deux ans et demi.

Le 7 juin, le journaliste de Batman Gazetesi Ercan Atay a été condamné à trente-sept jours de prison pour avoir cité dans un article la déclaration d’un représentant du PKK. La qualification de ce travail d’information d’« apologie d’un criminel » par la cour fait écho à de nombreux cas relatés dans le rapport de Reporters sans frontières.

L’organisation demande aux institutions judiciaires de considérer sans délai les listes de journalistes emprisonnés compilées par la plate-forme « Liberté aux Journalistes » (GÖP) et l’OSCE, et de libérer immédiatement et sans condition tous ceux qui ne sont emprisonnés qu’en raison de leur activité professionnelle. Reporters sans frontières a pour l’instant identifié cinq détenus dans ce cas, mais l’opacité de la justice rend les vérifications difficiles et leur nombre final est très certainement plus élevé.

La Loi antiterroriste et les articles liberticides du code pénal doivent impérativement être supprimés ou revus en profondeur, de manière à les rendre conformes aux conventions internationales ratifiées par la Turquie et garantissant la liberté d’expression. L’institution judiciaire doit changer d’approche vis-à-vis des médias, cesser de confondre journalistes et terroristes, et laisser davantage de place à l’autorégulation de la presse.

« La Turquie est à la croisée des chemins : les progrès démocratiques accomplis au cours des dix dernières années sont impressionnants, mais ils sont incomplets et fragiles. Les dernières attaques contre les journalistes montrent qu’un retour en arrière est possible à tout moment. La large victoire électorale du parti AKP au pouvoir devrait rassurer les dirigeants et leur montrer qu’ils n’ont rien à craindre de la libre expression. Le gouvernement doit maintenant prouver qu’il est toujours déterminé à mener jusqu’au bout les réformes démocratiques exigées par la société », a conclu l’organisation.

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