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"Monsieur Berlusconi, oui ou non, le régime turkmène est-il fréquentable ?"

"Monsieur Berlusconi, oui ou non, le régime turkmène est-il fréquentable ?"

Publié le mercredi 25 novembre 2009.
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Reporters sans frontières est "choquée" par le secret qui a entouré la visite en Italie du président turkmène, Gourbangouly Berdymoukhamedov. Arrivé hier à Rome, le dirigeant de l’un des pays les plus répressifs du monde s’est entretenu avec une délégation d’hommes d’affaires, et doit aujourd’hui rencontrer le président du Conseil italien, Silvio Berlusconi.

Contacté par Reporters sans frontières la semaine dernière, le ministère italien des Affaires étrangères avait nié toute visite du Président turkmène. Les agences de presse n’avaient pas non plus été informées. Le bureau du Président du Conseil a fini par expliquer, lundi soir, qu’il ne s’agissait pas d’une visite d’Etat, mais d’une invitation personnelle de M. Berlusconi.

"Entre deux chefs de l’exécutif, il n’existe pas d’invitation privée. De deux choses l’une : ou le régime turkmène (173e sur 175 dans le classement 2009 de la liberté de la presse) est fréquentable, et la visite de son chef d’Etat est un événement public normal qui doit être porté à la connaissance de l’opinion ; ou ce régime n’est pas fréquentable, et l’opportunité de rencontrer M. Berdymoukhamedov devrait au moins faire l’objet d’un débat sérieux. M. Berlusconi doit s’expliquer publiquement et fournir des détails sur la tenue de leur discussion."

L’Union européenne a récemment entrepris un rapprochement avec le Turkménistan, en qui elle voit l’un des principaux fournisseurs potentiels de son projet de gazoduc Nabucco. Alors que la Russie tente de renégocier les conditions d’achat d’hydrocarbures turkmènes, les perspectives de coopération avec l’UE se sont confirmées lors de l’édition 2009 du forum international "Pétrole et gaz du Turkménistan", qui s’est tenu du 16 au 19 novembre à Ashgabat. Parmi les compagnies internationales en compétition pour des contrats gaziers, l’italien ENI est bien placé.

Dépendant des revenus tirés de l’exportation de son gaz, le Turkménistan cherche activement à diversifier ses débouchés et améliorer son image sur la scène internationale. Après s’être efforcé d’attirer les investisseurs en construisant à grands frais un "Las Vegas turkmène" sur la mer Caspienne en juin, il a récemment annoncé une "révolution électronique" censée rendre le gouvernement plus efficace. Mais ce changement de ton ne doit pas faire illusion.

Au début de l’année 2009, le limogeage de deux importantes figures de la censure officielle avait pu donner des espoirs de libéralisation. Mais derrière la façade, rien n’a vraiment changé, et le Turkménistan reste l’un des pays les plus répressifs du monde pour les journalistes. Le paysage médiatique est exempt de toute critique envers le régime. Des cybercafés ont été autorisés, mais l’accès aux sites d’opposition est bloqué, les courriers électroniques sont surveillés, et visiter des sites d’informations alternatifs peut se révéler extrêmement dangereux. Comment prendre au sérieux les velléités réformatrices d’un régime qui exhorte les journalistes locaux à prendre exemple sur les médias étrangers, tout en refusant arbitrairement de laisser journalistes et étudiants sortir du territoire ?

Le 20 octobre, le scientifique et militant écologiste Andreï Zatoka a été arrêté dans une affaire fabriquée de toutes pièces. Neuf jours plus tard, il était condamné à cinq ans de prison. Il n’a dû qu’à sa double nationalité, turkmène et russe, et aux pressions de Moscou, pour une fois à l’unisson de la communauté internationale, d’être finalement libéré et expulsé en Russie.

Les personnes collaborant avec des médias étrangers risquent de graves ennuis. L’intimidation est telle que les journalistes locaux sollicités par des médias étrangers opposent le plus souvent un refus catégorique. Les exemples de Sapardourdy Khadjiev et Annakourban Amanklytchev contribuent à maintenir la chape de plomb. Les deux journalistes ont été condamnés à 6 et 7 ans de prison en 2006 pour “possession de munitions illégales”, après avoir travaillé avec la société audiovisuelle française Galaxie-Presse qui préparait un reportage sur le Turkménistan pour la chaîne France 2. Selon des témoignages récents, la santé des deux journalistes s’est dégradée : ils souffrent de multiples infections, en particulier de l’estomac et des reins, et de douleurs aux jambes et aux articulations. Leur accès aux soins est très limité, et aucune organisation internationale, pas même le CICR, n’est autorisée à leur rendre visite. En outre, leurs proches ainsi que ceux d’Ogoulsapar Mouradova, correspondante de Radio Free Europe / Radio Liberty morte en détention sous les coups de ses geôliers, sont privés de sortie du territoire, placés sur écoutes téléphoniques, et entravés dans leur accès à l’emploi et l’éducation supérieure.

“Il doit être clair pour le gouvernement italien comme pour les autres pays membres de l’Union européenne que l’ouverture commerciale et diplomatique vers le Turkménistan ne peut faire l’impasse sur la situation des droits de l’homme et de la liberté de la presse”, a conclu l’organisation.

Lire le communiqué en italien : "Mr Berlusconi, è o non è frequentabile il regime turkmeno ?"

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Lire aussi le récent rapport de Global Witness : "All that gas ? The EU and Turkmenistan"

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