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"Aucun journaliste n'est dans la ligne de mire du gouvernement" (Hassan Sylla)

"Aucun journaliste n’est dans la ligne de mire du gouvernement" (Hassan Sylla)

Publié le jeudi 5 juillet 2012.
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"Ni Eric Topona ni aucun journaliste ne sont dans la ligne de mire du gouvernement", a affirmé le ministre tchadien de l’Information et de la Communication et porte-parole du gouvernement, Hassan Sylla Bakari, le 3 juillet 2012, à Paris, lors d’un entretien avec Reporters sans frontières.

L’organisation, qui avait sollicité cette rencontre, n’a pas caché son inquiétude concernant la liberté de la presse au Tchad après que des informations font état de menaces pesant sur plusieurs journalistes ainsi que sur Le blog de Makaïla, la publication en ligne d’un citoyen tchadien en exil.

Quelques jours plus tôt, Reporters sans frontières s’était entretenue par téléphone avec Maître Jean-Bernard Padaré, ministre des Affaires foncières et du domaine, que plusieurs titres de la presse locale accusent de vouloir s’en prendre à des journalistes, parmi lesquels Eric Topona, Eloi Miandadji, Déli Sainzoumi Nestor, tous anciens employés du journal La Voix dont il est l’un des principaux actionnaires.

Hassan Sylla s’est voulu rassurant. "La liberté de la presse est un acquis dans notre pays. Nous ne la remettrons pas en cause. Chez nous, aucun journaliste n’est en prison et la liberté de ton est très forte. Le gouvernement est violemment attaqué dans la presse, mais c’est normal qu’il y ait des critiques. Je n’y vois pas d’inconvénient", a-t-il affirmé.

Reporters sans frontières prend le ministre et porte-parole du gouvernement au mot et insiste : "Les récentes informations qui nous parviennent nous inquiètent. S’il était confirmé que des officiels tchadiens n’hésitent pas, aujourd’hui à N’Djaména, à menacer des journalistes ou à adopter contre eux des sanctions visant à leur rendre la vie impossible, l’image du Tchad en serait profondément affectée".

"La compétition politique est saine en démocratie mais elle doit s’exprimer dans l’arène politique. Si des différends d’ordre politique ou personnel opposent des individus, ils ne doivent pas rejaillir sur la vie professionnelle des protagonistes, encore moins sur leur sécurité. Il serait intolérable que des hautes personnalités aient l’objectif de faire taire des journalistes pour la seule raison que ces derniers les dérangent", a conclu l’organisation, qui en appelle à la responsabilité de tous les acteurs concernés. Aux ministres de garantir le respect des libertés, aux journalistes de produire un travail professionnel qui évite les attaques gratuites.

Eric Topona : un journaliste dans le collimateur ?

Employé à l’Office national de radiodiffusion et télévision du Tchad, Eric Topona vient d’être nommé chef de service de la station régionale de l’ONRTV à Fada (Nord-Est). Assumant la fonction de secrétaire général de l’Union des journalistes tchadiens (UJT), l’intéressé estime que ses obligations à N’Djaména l’empêchent d’accepter ce poste en province. Il craint que cette affectation, loin de la capitale, cache une mesure destinée à lui causer du tort.

A cette affectation perçue comme une sanction, s’ajoutent quelques incidents troublants. Le 24 juin dernier, à N’Djaména, le journaliste a été renversé par une moto. Plus tôt dans le mois, il avait été poursuivi par une voiture portant une plaque d’immatriculation camerounaise. Dans les deux cas, le journaliste pense que l’objectif était d’attenter à son intégrité physique. Ces événements contribuent à développer chez lui un sentiment d’insécurité.

Autre incident : l’ancien comptable de La Voix (licencié en 2011) et désormais journaliste pigiste au journal Abba Garde, Ahmadou Bouba Bondaba, a été roué de coups dans la soirée du 2 juillet. Il a une clavicule cassée et a été interné à l’hôpital pendant quelques heures. Son téléphone lui a été dérobé et sa moto a été volée. Dans l’après-midi précédent l’incident, il avait, selon lui, été menacé au téléphone par Maître Jean-Bernard Padaré, ministre des Affaires foncières et du domaine et principal actionnaire du journal La Voix. Ce dernier lui aurait demandé de cesser ses activités à Abba Garde. Le directeur de publication de ce journal créé en décembre 2011, Moussaye Avenir de la Tchiré, est actuellement en procès avec Maître Padaré.

Eric Topona, tout comme Eloi Miandadji, lui aussi ancien journaliste de La Voix, estiment être directement menacés par Jean-Bernard Padaré.

Reporters sans frontières, qui connaît bien le ministre des Affaires foncières et du domaine pour avoir défendu La Voix à ses côtés, en 2009, à l’époque où Jean-Bernard Padaré était l’avocat du journal, a appelé le désormais ministre pour lui faire part de son extrême surprise et recueillir sa réaction.

Ce dernier a répliqué qu’il n’avait "rien à voir avec ces soit-disant menaces", qu’il était "très attaché à la liberté" et que jamais il ne serait responsable d’intimidations contre des hommes de médias ou de violations de la liberté de la presse.

Interrogé par Reporters sans frontières sur les rumeurs affirmant que des officiels tchadiens pourraient vouloir faire fermer Le blog de Makaïla au prétexte que celui-ci publie des articles critiques à l’encontre du gouvernement, Hassan Sylla a réagi : "Si un gouvernement en arrive à ce stade, c’est qu’il n’a rien à faire. Autant quitter. Mais croyez-moi, nous n’avons absolument pas cette intention. Nous ne fermons pas de médias, ni à N’Djaména ni à l’étranger. Nous avons d’autres soucis : le passage au tout numérique, la formation des journalistes, etc. Notre vision est plus large que cela. Je souhaite laisser mon nom en bien."

Trois radios communautaires "rétrocédées" à l’État

Interrogé enfin sur les motivations du décret présidentiel n°410 du 20 mars 2012, qui dispose que trois radios communautaires et associatives – à Moussoro (Barh El Gazel), Fada (Ennedi) et Kyabe (Moyen-Chari) – sont rétrocédées à l’ONRTV, le ministre de l’Information et de la Communication a expliqué que ces stations avaient été lancées avec le soutien de l’Etat et que l’Etat les transformaient "en antennes régionales de l’ONRTV parce qu’elles tombaient en désuétude." La communauté des journalistes tchadiens et plusieurs observateurs avaient dénoncé à l’époque une volonté de reprise en main des médias privés, au détriment de la liberté de l’information.

Photo : Hassan Sylla, le ministre tchadien de l’information et de la communication (Ph. Goldegué / ATP)

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