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Lettre ouverte au Premier ministre Lee Hsien Loong

Lettre ouverte au Premier ministre Lee Hsien Loong

Publié le jeudi 25 mars 2010.
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Monsieur Lee Hsien Loong
Premier ministre
C/o Ambassade de Singapour
12 square de l’Avenue-Foch
75116 Paris

Paris, le 25 mars 2010

Monsieur le Premier Ministre,

Une fois de plus, un média étranger a été contraint de présenter des excuses à vous-même et à votre père Lee Kuan Yew, et de vous verser des dommages et intérêts suite à la publication d’un article qui ne vous a pas plu. Cette fois, c’est la New York Times Co qui est victime de ce double châtiment à cause d’une justice à vos ordres qui s’est toujours prononcée en faveur de votre famille dans toutes les affaires qui vous ont opposé à des médias étrangers.

Avant la New York Times Co., vous avez réussi à punir la Far Eastern Economic Review (FEER), FinanceAsia.com, The Economist, International Herald Tribune et Asian Wall Street Journal pour leur couverture de la situation politique ou économique de votre pays.

Sous la menace d’un procès, New York Times Co a présenté ses excuses pour le contenu de l’article "All in the Family" écrit par Philip Bowring et publié le 15 février dans l’International Herald Tribune. En plus de ces excuses, le groupe américain a été contraint de payer 114 000 dollars US de dommages et intérêts.

Selon votre avocat, Davinder Singh, l’article de Philip Bowring viole l’"accord" conclu entre votre famille et le International Herald Tribune qui avait déjà été condamné en 1994 à payer de lourds dommages et intérêts pour l’article "The claims about Asian values don’t usually bear scrutinity".

Déjà en novembre dernier, après une longue bataille judiciaire, la Far Eastern Economic Review, aujourd’hui disparue, avait accepté de vous payer, à vous et votre père, la somme de 290 000 dollars US en dommages et intérêts. Malgré l’absence de preuves, les juges singapouriens en première instance et en appel avaient statué en faveur de votre famille, sans aucune considération de la liberté de la presse.

Reporters sans frontières dénonce ce harcèlement judiciaire que vous et votre père avez entrepris depuis des années pour empêcher les médias étrangers de s’intéresser de trop près à la manière dont vous gérez votre pays. Ces pratiques nuisent gravement et durablement à la situation de la liberté de la presse à Singapour.

Votre gouvernement a fait preuve à plusieurs reprises d’une intolérance inquiétante vis-à-vis des journalistes étrangers. Ainsi, en octobre dernier, le journaliste freelance britannique Benjamin Bland s’est vu refuser un visa de travail et une demande de couverture du sommet de l’APEC à Singapour. "Je viens d’être obligé de quitter Singapour après que le gouvernement a refusé de renouveler mon visa de travail sans explication", a expliqué à Reporters sans frontières ce collaborateur notamment de The Economist.

Mais, la censure concerne avant tout les productions locales. Ainsi, en octobre 2009, le ministère de l’Information, de la Communication et des Arts avait confirmé l’interdiction du film sur l’opposant Said Zahari, œuvre du réalisateur singapourien Martyn See. Voir la vidéo : http://www.youtube.com/watch?v=mOI2...

En réaction à la publication du classement mondial de la liberté de la presse 2009, établi par notre organisation, dans lequel Singapour est à la 133e place sur 175 pays, votre ministre de la Justice, K. Shanmugam, l’avait qualifié d’"absurde" et de "déconnecté de la réalité".

Malheureusement, les faits nous donnent raison.

Plus de six ans après votre arrivée au pouvoir et vos déclarations en faveur d’une société « ouverte », nous ne constatons que de rares améliorations de la situation de la liberté d’expression.

Aussi, il nous semble urgent que votre gouvernement prenne les mesures suivantes :

1. Cesser, vous et vos proches, de porter plainte en diffamation contre les médias singapouriens et étrangers qui traitent librement de l’actualité de Singapour. Comme l’a récemment rappelé publiquement le rapporteur spécial pour la liberté d’expression des Nations unies, le chef du gouvernement, ses ministres ou ses proches doivent s’abstenir de porter plainte contre des journalistes pour leurs articles ou commentaires.
2. Engager une réforme du code pénal afin d’en supprimer les peines de prison pour des délits de presse.
3. Réformer la loi sur la presse et notamment les articles sur l’attribution des licences de publications. Les contraintes actuelles empêchent l’émergence de médias indépendants. La loi sur les films doit également être libéralisée.
4. Réformer la loi sur la sécurité nationale en supprimant les détentions administratives qui permettent d’emprisonner des individus pour des délits d’opinion.
5. Réformer l’Autorité de développement des médias afin qu’elle ne puisse plus censurer, mais uniquement adresser des recommandations sur les programmes de télévision et les films.
6. Permettre un libre accès des opposants politiques et des représentants de la société civile aux médias publics.
7. Garantir l’indépendance éditoriale de tous les médias détenus par les deux groupes de presse Singapore Press Holdings (SPH) et Media Corporation of Singapore (Mediacorp).
8. Reverser les montants des amendes obtenues par votre famille de médias étrangers et singapouriens à un fonds de soutien aux journalistes emprisonnés que Reporters sans frontières se propose de créer.

Nous regrettons que vous, les membres de votre gouvernement et votre père ne cessiez de justifier le contrôle des médias et le maintien de lois drastiques par la nécessité d’assurer la stabilité de Singapour. Vous constaterez ainsi que les pays, notamment la Finlande ou la Norvège, qui se montrent parmi les plus respectueux de la liberté de la presse, sont des démocraties apaisées et prospères. La liberté d’expression n’est pas une source de troubles politiques, bien au contraire.

Reprenant l’héritage de votre père, vous avez décidé de perpétuer l’intimidation à l’encontre des médias. De fait, aucun organe de presse, sauf certains sites Internet consacrés à Singapour, ne peut produire d’information indépendante sur les questions qui touchent à la situation politique de votre pays.

Nous serions très honorés de pouvoir vous rencontrer afin de vous présenter directement nos remarques et nos propositions pour garantir la liberté de la presse à Singapour.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de ma très haute considération.

Jean-François Julliard
Secrétaire général

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