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Affaire Politkovskaïa : fin d'un procès, à quand la vérité ?

Affaire Politkovskaïa : fin d’un procès, à quand la vérité ?

Publié le vendredi 14 décembre 2012.
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Paris, 13h00 : Dmitry Pavlioutchenkov vient d’être condamné par le tribunal municipal de Moscou à onze ans d’emprisonnement, et au paiement de trois millions de roubles (environ 74 500 euros) de dommages et intérêts.

"Cette condamnation décevante intervient au terme d’un procès-éclair qui n’a pas permis la manifestation de toute la vérité, a souligné Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières. C’est un procès que Dmitry Pavlioutchenkov a manipulé, et où la justice s’est laissée manipuler. Le verdict rendu aujourd’hui punit certes un coupable, mais il ne correspond pas au rôle exact joué par l’ancien policier dans l’assassinat d’Anna Politkovskaïa".

"Des questions essentielles restent en suspens : quid du nom du commanditaire, que Dmitry Pavlioutchenkov avait promis ? Quelle est la part de responsabilité de ses anciens collaborateurs de la police de Moscou, notamment dans la vaste filature de la journaliste, menée avant son assassinat ? Nous espérons vivement que le procès en appel sera conduit dans des conditions plus satisfaisantes, sans quoi la justice donnera la nette impression de couvrir les responsables," a conclu Christophe Deloire.


Paris, 10h00 : Après seulement deux jours d’audience, c’est aujourd’hui, 14 décembre 2012, que les juges doivent rendre leur verdict dans le procès de l’un des principaux suspects de l’assassinat de la journaliste de Novaïa Gazeta, Anna Politkovskaïa. Suite à un accord de collaboration entre le parquet et l’accusé, l’ancien officier de police Dmitry Pavlioutchenkov, ce procès se déroule selon des modalités très particulières : sans déposition des témoins, sans examen des preuves et à huis-clos partiel.

“Nous sommes indignés par les conditions dans lesquelles se tient ce procès, a réagi Reporters sans frontières. “Six ans après les faits, l’assassinat d’Anna Politkovskaïa pèse toujours d’un poids très lourd sur la liberté de l’information en Russie. L’arrestation de Dmitry Pavlioutchenkov avait été accueillie comme un pas en avant important dans le déroulement de l’enquête. Mais l’accord de plaider-coupable passé avec lui, et maintenu envers et contre tout, a largement ruiné ces espoirs. Ce procès-éclair, tenu en l’absence des témoins et largement fermé à la presse, met en doute l’existence d’une réelle volonté de faire éclater la vérité et d’identifier l’ensemble des coupables et des commanditaires de ce crime.”

Inculpé sur la base des articles 105 (assassinat) et 222 (port illégal d’arme) du code pénal, Dmitry Pavlioutchenkov a reconnu qu’il avait organisé la filature d’Anna Politkovskaïa et fourni au tireur l’arme du crime. Au cours du procès, le procureur a requis douze ans de camp à régime sévère tandis que l’avocat de l’accusé a réclamé une peine avec sursis. L’avocat des enfants d’Anna Politkovskaïa, Anna Stavitskaïa, a annoncé qu’elle ferait appel du jugement si l’ex-policier n’était pas condamné à la peine maximale.

Le lieutenant-colonel à la retraite de la police de Moscou, Dmitry Pavlioutchenkov, a été interpellé le 23 août 2011 sous l’accusation d’être l’organisateur du crime. Suite à un accord conclu en mai 2012 entre l’accusé et l’adjoint du procureur général, Viktor Grin, le cas de Dmitry Pavlioutchenkov a été isolé du reste de l’affaire et soumis à une procédure particulière, prévoyant une peine diminuée de deux tiers de la peine maximale. En contrepartie, le suspect devait plaider coupable, témoigner contre les autres accusés et surtout, donner le nom du commanditaire de l’assassinat.

Mais, comme le soulignent les enfants d’Anna Politkovskaïa, Dmitry Pavlioutchenkov “n’a pas tenu ses engagements”. Aussi Vera Politkovskaïa et Ilia Politkovsky se sont-ils adressés, le 8 octobre 2012, au Comité fédéral d’enquête et au Parquet général pour réclamer la dénonciation de l’accord passé avec lui. Ils affirment disposer d’un témoignage prouvant que l’ancien policier a joué un rôle clé dans l’assassinat, et qu’il minimise sa part de responsabilité. Ses déclarations, désignant tour à tour comme commanditaire l’oligarque Boris Berezovsky ou le leader séparatiste tchétchène Ahmed Zakaïev, réfugiés à Londres, sont “politiquement motivées”.

L’accord préalable a également été dénoncé par l’avocat d’un autre suspect dans cette affaire, Sergueï Khadjikourbanov, qui souligne que “le témoignage de Pavlioutchenkov constitue le fondement de l’inculpation des autres accusés”. Le juge a toutefois rejeté ces requêtes.

Dans une conférence de presse organisée à Moscou à la veille du procès, le rédacteur en chef de Novaïa Gazeta, Dmitri Mouratov, a souligné qu’il existait “un tabou politique” sur le nom du commanditaire. “Six ans sont passés, il est temps de poser les questions difficiles”, a-t-il conclu.

Six personnes sont mises en cause par l’enquête sur l’assassinat d’Anna Politkovskaïa : le chef mafieux Lom-Ali Gaïtoukaïev, qui aurait recruté Dmitry Pavlioutchenkov, l’ex-fonctionnaire du ministère de l’Intérieur Sergueï Khadzhikourbanov et les trois frères Makhmoudov, dont Roustam serait le tireur. Selon l’enquête, Lom-Ali Gaïtoukaïev a reçu l’ordre de tuer la journaliste d’un commanditaire inconnu, mais a été contraint de remettre l’affaire à Sergueï Khadjikourbanov après avoir été arrêté dans le cadre d’une autre affaire.

Le 7 octobre 2006, la correspondante du journal indépendant Novaïa Gazeta était abattue dans sa cage d’escalier de la rue Lesnaïa, à Moscou. Elle était célèbre, en Russie comme à l’étranger, pour ses reportages sans concession sur le Caucase et ses positions critiques vis-à-vis du Kremlin.

Suivre l’audience en temps réel (en russe) sur le site de Novaïa Gazeta

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