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Turquie

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(Fiche mise à jour en novembre 2011)

L’arrestation d’Ahmet Sik et de Nedim Sener, en mars 2011, a provoqué une vaste levée de boucliers et propulsé la liberté de la presse en tête de l’agenda politique turc à quelques mois des élections législatives. Les deux journalistes d’investigation ont reçu de nombreuses récompenses professionnelles en Turquie comme à l’étranger. Ils ont largement contribué à révéler les visées putschistes d’une nébuleuse ultra-kémaliste bien implantée dans l’armée, connue sous le nom d’« Ergenekon ». Pourtant, c’est sous l’accusation absurde d’en faire partie qu’ils ont été arrêtés. Ils sont ainsi devenus, à leur corps défendant, les symboles de l’inquiétante dérive judiciaire actuelle. Le procès d’« Ergenekon » a initialement été salué comme un progrès démocratique majeur dans la mesure où pour la première fois, des militaires étaient mis en cause par le pouvoir civil. Mais alors que l’enquête semble piétiner, un éventail toujours plus large de « suspects » est arrêté, donnant des arguments à ceux qui redoutent la politisation et l’instrumentalisation de l’affaire.

Alors que les combats avec les rebelles du PKK s’intensifient, la question kurde reste un abcès de fixation, comme en témoigne l’arrestation, fin octobre 2011, du journaliste et directeur des éditions Belge, Ragip Zarakolu. Sur la base de la Loi antiterroriste n°3713, plus d’une quinzaine de journalistes sont accusés de faire la « propagande d’une organisation illégale », voire d’y appartenir, pour avoir couvert les événements en cours dans l’est du pays ou interviewé des dirigeants du PKK. Nombre d’entre eux sont emprisonnés durant des mois, voire des années, avant même que leur procès ne commence.

Les lignes rouges n’ont pas disparu, mais leur tracé s’est modifié. Des sujets tels que la religion ou la personne du Premier ministre, sont de plus en plus intouchables. La critique des institutions militaires et policières est mieux tolérée qu’auparavant, mais la couverture des affaires judiciaires est devenue extrêmement difficile. La grande majorité des procès ouverts contre des journalistes concerne actuellement le « violation du secret de l’enquête » ou la « tentative d’influencer le cours du procès ». Alors qu’avec les grands procès politiques, les tribunaux sont sous le feu des projecteurs, la justice protège jalousement son pré carré, sans considération pour le droit à l’information.

Le procès hautement symbolique des assassins du journaliste turc-arménien Hrant Dink arrive à son terme, dans la précipitation. Si le tireur et un certain nombre de complices présumés ont été condamnés, la lumière est loin d’avoir été faite sur les responsabilités au sein de l’appareil d’Etat. Des fonctionnaires de la gendarmerie de Trabzon, qui avaient connaissance du projet d’assassinat mais n’ont rien fait pour l’empêcher, ont certes été condamnés à des peines administratives pour « négligence ». Mais une enquête portant sur trente officiels de haut rang semble avoir été enterrée. Les registres des communications téléphoniques passées autour du lieu du crime n’ont toujours pas été remis à la justice. Certains enregistrements de vidéosurveillance ont été détruits « accidentellement » par les forces de l’ordre. En septembre 2010, la CEDH a condamné les autorités turques pour n’avoir pas pris les mesures nécessaires afin de prévenir le projet d’assassinat dont elles étaient informées.

La Turquie fait partie des pays placés « sous surveillance » par Reporters sans frontières du fait de leur propension à censurer le Net. Si YouTube a été débloqué, plusieurs milliers de sites sont toujours inaccessibles dans le pays. En 2011, devant la mobilisation de la société civile, les autorités de régulation ont dû suspendre la mise en œuvre de deux initiatives liberticides, notamment un projet de filtrage par mots-clés et l’obligation d’installer un filtre sur chaque ordinateur. Le sommet de l’ubuesque semble atteint avec la mise en examen d’un internaute, en octobre, pour avoir « insulté le Premier ministre » et d’autres figures politiques dans des messages rédigés sur le réseau social Facebook. Le procureur a requis une peine de prison.

Les évolutions paradoxales de la liberté de l’information sont cruciales pour l’avenir de la démocratie turque. Si elles veulent pouvoir être crédibles lorsqu’elles revendiquent un rôle de modèle démocratique régional, les autorités doivent de toute urgence prouver leur capacité à garantir les libertés dans leur propre pays.

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