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Classement mondial 2013

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Afrique

L’Afrique de l’Est stagne dans les profondeurs du classement, le Mali dégringole

L’Afrique de l’Est, cimetière pour journalistes

En Somalie (175ème, -11), 18 professionnels de l’information ont été tués, victimes d’attentats à la bombe ou directement visés dans des assassinats ciblés, faisant de l’année 2012 la plus meurtrière de l’histoire pour la presse de ce pays. Cet État de la corne de l’Afrique fut en 2012 le deuxième pays le plus dangereux au monde pour les acteurs de l’information après la Syrie. En Érythrée (179ème, dernière place du classement pour la sixième année consécutive), on ne tue pas, mais on laisse mourir, ce qui revient à peu près au même. La plus grande prison d’Afrique pour les journalistes en renferme au moins une trentaine. Sur les 11 incarcérés depuis 2001, sept ont succombé à leurs conditions de détention ou se sont suicidés. Depuis la suspension de la presse privée il y a plus de 10 ans, les médias indépendants n’existent pas, sauf en exil, et la terreur règne.

L’est du continent est aussi une terre de censure et de répression. Le Soudan d’Omar el-Béchir, où les confiscations de journaux n’ont pas cessé et où de nombreux journalistes ont été interpellés pendant l’été, reste bien ancré à la 170ème place, parmi les 10 derniers pays au classement. Djibouti (167ème, -8), pays sans presse privée, a détenu, pendant plus de trois mois, un collaborateur du site d’informations La Voix de Djibouti. Malgré la libération de deux journalistes suédois arrêtés en 2011, l’Éthiopie (137ème) perd 10 places en raison de l’application liberticide de la loi anti-terroriste de 2009 et du maintien en détention de plusieurs journalistes locaux.

Troubles politiques au Mali et en Centrafrique

Longtemps présenté comme un bon élève du continent en matière de démocratie et de liberté de la presse, le Mali (99ème, -74), soit la plus forte chute au niveau mondial, paie la situation dans laquelle le pays a sombré en 2012. Le putsch militaire du 22 mars à Bamako et la prise du nord du pays par les indépendantistes touaregs et fondamentalistes islamistes ont exposé les médias à la censure et aux exactions. De nombreuses radios du Nord ont alors interrompu leurs programmes tandis que plusieurs journalistes, maliens ou étrangers, ont été agressés dans la capitale. Autant d’exactions relevées avant l’intervention militaire de janvier 2013.

Sur l’année 2012, la République centrafricaine occupe la 65ème place. Les événements survenus depuis le début de la rébellion du Séléka, en toute fin d’année (des radios saccagées, une journaliste tuée), ne sont pas pris en considération dans ce classement, évitant au pays une chute de plus de cinquante places. Cette nette dégradation sera prise en compte dans l’édition 2014. Enfin, le black out médiatique et la censure militaire qui ont accompagné le coup d’État du 12 avril dernier justifient le recul de 17 places de la Guinée-Bissau (92ème).

Les pays des “prédateurs censeurs”

Yahya Jammeh, le roi Mswati III, Paul Kagamé, et Teodoro Obiang Nguema forment, avec des chefs d’État comme Issaias Afeworki (Érythrée) ou Ismaël Omar Guelleh (Djibouti), un club semble-t-il prisé : celui des dirigeants africains – fantasques ou austères, tous autoritaires – qui tiennent leur pays d’une main de fer et contrôlent très étroitement l’information. Leurs pays respectifs, la Gambie (152ème), le Swaziland (155ème), le Rwanda (161ème), et la Guinée équatoriale (166ème), se situent tous dans les trente dernières places du classement. Le pluralisme y est réduit à peau de chagrin, et la critique du chef de l’État fortement déconseillée.

Des baisses très significatives

Plusieurs journalistes inquiétés voire malmenés, N’Djaména Bi-Hebdo temporairement suspendu, son directeur condamné à de la prison avec sursis, un projet de loi tenu secret mais fortement liberticide : le Tchad (121ème) perd cette année 18 places. Après une lente mais sûre progression depuis la formation du gouvernement d’union nationale en 2009 et les licences accordées à des quotidiens indépendants, le Zimbabwe (133ème, -16) marque le pas. La violence et les arrestations de journalistes sont lancinantes et si des élections se tiennent, comme prévu, en 2013, ce sera dans un climat tendu pour la presse. Relativement bien classé en 2011-2012, le Soudan du Sud (124ème) perd 13 places après l’assassinat d’un éditorialiste – le premier dans l’histoire de ce jeune pays – et alors que les médias et journalistes locaux attendent toujours l’adoption de trois projets de loi sur la presse.

Malgré la tenue d’États généraux de la communication, l’avenir de la presse reste à la fois incertain et inquiétant au Cameroun (120ème, -23). Dans les hauteurs du classement, le Niger (43ème) perd cependant 14 places à cause de l’irresponsabilité de quelques journalistes tentés d’abuser de la liberté qui leur est accordée. Enfin, en Tanzanie (70ème, -36), en l’espace de quatre mois, un journaliste a été tué alors qu’il couvrait une manifestation et un autre a été retrouvé mort, manifestement assassiné.

Le Burundi (132ème) ne perd que deux places mais reste très mal classé. Les convocations de journalistes ont diminué, mais l’affaire Hassan Ruvakuki, condamné à la prison à perpétuité puis à trois ans de réclusion en appel, fait peser sur la presse un climat de peur.

“Retours à la normale”

Après une terrible année 2011 marquée par la dérive dictatoriale du défunt président Bingu Wa Mutharika, une violente répression de la couverture des manifestations et l’assassinat du blogueur Robert Chasowa, le Malawi (75ème) enregistre en 2012 la plus forte progression mondiale (+71) et retrouve, à quelques places près, la position qu’il occupait en 2010. De même pour la Côte d’Ivoire (96ème, +63), où de nombreux problèmes demeurent, mais qui avait «  plongé  » dans le précédent classement à cause des conséquences de la crise postélectorale, de l’assassinat en 2011 d’un journaliste et d’un collaborateur des médias, et de la guerre civile qui avait secoué Abidjan en avril. Enfin, l’Ouganda (104ème) gagne 35 places, à la faveur d’une année 2012 moins difficile que la précédente, mais la situation des médias est loin d’être satisfaisante. L’année s’est achevée par des menaces ouvertes proférées par le président Yoweri Museveni à l’encontre de plusieurs radios.

Des progressions encourageantes

Après une élection présidentielle qui s’est finalement déroulée dans un climat plutôt apaisé pour les médias – en dépit de quelques regrettables agressions de journalistes – et avec l’accès au pouvoir d’un Président, Macky Sall, qui a affirmé être prêt à dépénaliser les délits de presse, l’année 2012 a été celle de l’espoir pour le Sénégal (59ème, +16). Tout reste cependant à prouver en 2013, comme est venue le rappeler, en décembre, la condamnation d’un journaliste à de la prison ferme.

Au Liberia (97ème, +13), l’élection présidentielle de novembre 2011 avait été noircie par des suspensions de médias et des violences contre des journalistes. Le climat pour les médias était bien meilleur cette année. À l’été, la présidente de la République, Ellen Johnson Sirleaf, est devenue la deuxième chef d’État africain, après le Nigérien Mahamadou Issoufou, à signer la Déclaration de la Montagne de la Table, s’engageant ainsi à promouvoir la liberté de la presse.

Enfin, la Namibie (19ème), le Cap-Vert (25ème), et le Ghana (30ème) restent les pays africains traditionnellement les mieux classés.

Afrique du nord/Moyen-Orient

2012, an II du nouveau monde arabe


En arabe (بالعربية)

En 2011, les soulèvements populaires liés aux «  printemps arabes  » avaient provoqué de nombreux bouleversements du classement. En 2012, la situation demeure très hétérogène, entre les pays où les régimes sont tombés, ceux où ils survivent (encore) mais font face à des rébellions, enfin les pays où les autorités, à force de compromis et promesses, ont calmé les revendications de changement.

Fond de classement pour la Syrie et le Bahreïn

La Syrie occupe la 176ème position du classement. De tous les pays classés, c’est celui où les exactions contre la liberté de l’information auront été les plus nombreuses. Les professionnels de l’information sont pris pour cibles par les différentes parties au conflit, par l’armée régulière et par les factions d’opposition, qui s’y livrent une guerre de l’information.

Le gain de huit places du Bahreïn (165ème) n’est que relatif. La répression a continué en 2012, mais avec un degré de violences moindre en comparaison avec l’année précédente, particulièrement dure (le pays était alors passé de la 144ème à la 173ème place). Le Bahreïn a perdu 69 places en l’espace de quatre ans et demeure aujourd’hui parmi les 20 derniers pays du classement.

Des révolutions fertiles pour la liberté d’informer ?

Après la chute des dictateurs, les promesses de pluralisme et d’indépendance des médias ne dépassent pas toujours suffisamment le stade des seules paroles.

La Libye (131ème, +23) gagne plus de 20 places. Cette forte progression s’explique par les conséquences positives de la fin de 42 ans de règne de Muammar Kadhafi sur la liberté de l’information. Le classement précédent avait été plombé par les exactions commises au cours de l’année 2011. Toutefois, les améliorations attendent d’être confirmées, avec l’inscription du principe de la liberté de l’information dans la Constitution. Elles appellent aussi la mise en place de lois garantissant ce principe et apportant de véritables protections pour les journalistes, ainsi que des garde-fous en faveur du pluralisme et de l’indépendance des médias.

La Tunisie (138ème) deux ans après la chute de Ben Ali, perd quatre places, alors qu’elle avait nettement progressé en 2011 (plus 30 places). Les agressions de journalistes se sont multipliées au cours du premier trimestre de 2012 ; depuis, les autorités ont entretenu le vide juridique en retardant la mise en oeuvre des décrets-lois régissant les médias. Pratique qui a rendu possible des nominations arbitraires à la tête des organes publics. À souligner le discours le plus souvent méprisant, voire haineux, des hommes politiques envers les médias et professionnels de l’information.

Deux ans après le départ d’Hosni Mubarak, l’Égypte (158ème) gagne huit places, mais cette amélioration est relative, tant 2011 avait été placée sous le signe de la violence contre les journalistes. Le pays avait alors perdu 39 places, passant de la 127ème à la 166ème position. En 2012, journalistes et net-citoyens ont continué à être les cibles d’agressions, d’arrestations et de procès. Un journaliste a trouvé la mort en décembre. Les Frères musulmans ont procédé à la nomination des directeurs et rédacteurs en chef des journaux gouvernementaux peu de temps après leur arrivée au pouvoir, ce qui n’a pas été sans conséquences importantes sur la ligne éditoriale de ces médias. Le projet de Constitution adopté fin 2012 contient des dispositions trop vagues et clairement liberticides. Les possibilités de fermeture ou de confiscation de médias demeurent possibles sur ordre d’un juge.

Le Yémen (169ème, +2) stagne dans les 10 derniers du classement. Un an après la prise de fonction du nouveau président Abd Rab Mansour Hadi, le cadre législatif n’a pas changé. Les journalistes subissent toujours agressions et procès, voire des condamnations à des peines de prison ferme. Le projet de loi sur l’audiovisuel privé et les médias électroniques, présenté au Parlement en 2012, qui comporte un certain nombre de dispositons liberticides, n’a pas été totalement abandonné.

Dans les pays "épargnés" par les printemps arabes, les acteurs de l’information sont mis au pas

Secoué par des mobilisations socio-économiques, le Sultanat d’Oman (141ème) perd 24 places, la plus forte baisse enregistrée pour la zone Afrique du Nord / Moyen-Orient en 2012. Près de 50 net-citoyens et blogueurs ont été poursuivis pour ‘crimes de lèse majesté’ et/ou ‘crimes de cybercriminalité’ ne serait-ce qu’en 2012. Pas moins de 28 ont été condamnés au cours du seul mois de décembre, à l’issue de procès méprisant les droits de la défense. Les autorités avaient multiplié - mais pas mis en oeuvre - les promesses pour calmer de potentielles revendications de changement politique et/ou socio-économique.

La promulgation en septembre 2012 d’un décret royal liberticide explique en partie le recul de la Jordanie (134ème, -6). Ce décret modifie le code de la presse et restreint drastiquement la liberté de l’information, notamment pour les médias en ligne, balayant les promesses de réformes annoncées par le gouvernement au plus fort des soulèvements populaires de 2011. Les journalistes sont poursuivis devant les juridictions militaires, notamment lorsque des critiques sont émises à l’encontre de la famille royale.

L’Algérie (125ème, -3) perd quelques places, du fait de la multiplication des agressions et des procès à l’encontre des professionnels de l’information, et l’augmentation des pressions économiques sur les médias indépendants. Plus d’un an après le vote par le Parlement algérien d’une nouvelle loi sur l’information, censé abolir le monopole de l’audiovisuel public, l’autorité de régulation, préalable indispensable, n’a pas encore été instituée. Aucune chaîne de droit privé algérien n’a pu voir le jour. La nouvelle législation reste donc théorique, un simple effet d’annonce.

La position du Maroc (136ème, +2) est stable. Si des réformes du système des médias ont été annoncées après la mise en place du gouvernement d’Abdelilah Benkirane en novembre 2011, les promesses, notamment la dépénalisation des délits de presse, tardent à se concrétiser. L’arbitraire et l’absence de transparence sont souvent de mise dans les prises de décision, notamment dans l’octroi et le retrait des accréditations.

La Palestine (146ème) demeure dans le dernier quart du classement. Elle progresse toutefois de sept places. L’amélioration des relations entre l’Autorité palestinienne et le Hamas a des conséquences positives pour la liberté de l’information et le climat de travail des journalistes.

Si l’Irak (150ème) prend deux places, cette amélioration est là encore relative, et s’explique par la chute que le pays avait connue l’année précédente (le pays avait alors perdu 22 places). La situation sécuritaire des journalistes reste plus que préoccupante, avec trois tués en lien avec leurs activités professionnelles (sept en 2011). Les entraves au travail des journalistes sont quotidiennes.

Alors que les positions de l’Arabie saoudite (163ème, -5), du Koweït (77ème, +1) et des Émirats arabes unis (114ème, -2) évoluent légèrement, le Liban (101ème) recule de huit places avec le renforcement de la polarisation des médias libanais du fait du conflit syrien. Les journalistes ne sont pas à l’abri de détentions arbitraires et de mauvais traitements.

La chute de 20 places d’Israël (112ème) s’explique par les exactions commises par l’armée israélienne dans les territoires palestiniens ; exactions auparavant comptabilisées distinctement sous l’entité ‘Israël (hors territoire israélien)’. Tsahal a délibéremment pris pour cibles les journalistes et les bâtiments abritant des médias proches ou affiliés au Hamas lors de l’opération militaire «  Pilier de Défense  » en novembre 2012. Et les arrestations et détentions arbitraires de professionnels de l’information palestiniens restent monnaie courante. L’existence d’une censure militaire demeure problématique sur le plan structurel, même si les journalistes disposent d’une réelle liberté de ton.

L’Iran prend les familles en otages

La chute de la Somalie dans le classement en raison de l’hécatombe de 2012 permet à l’Iran (174ème) de gagner une place. La presse écrite, les sites d’informations sur Internet ainsi que les médias audiovisuels sont placés sans exception sous le contrôle du ministère des Renseignements et des Gardiens de la révolution. Les autorités ont internationalisé leur répression en prenant en otage les familles de journalistes iraniens travaillant pour des médias basés à l’étranger ainsi que des journalistes collaborant pour des médias internationaux en Iran. La République islamique est l’une des cinq plus grandes prisons du monde pour les acteurs de l’information.

Asie-Pacifique

Temps clair en Birmanie, couvert sur une grande partie de l’Asie

Seuls trois pays du continent asiatique figurent dans le premier quart du tableau, tandis que 15 pays en occupent les 45 dernières places. Les partis uniques du continent se comportent plus que jamais comme des prédateurs de la liberté de la presse.

Révolution de papier en Birmanie

La Birmanie a connu des changements spectaculaires en 2012 et figure désormais au 151ème rang, soit une progression de 18 places, loin devant ses habituels "voisins" répressifs à l’encontre de la presse. Plus aucun journaliste ni cyberdissident n’est emprisonné dans les geôles de l’ancienne dictature militaire. Si les réformes législatives ont été seulement amorcées, les mesures du gouvernement en faveur de la presse, l’abandon de la censure préalable et l’autorisation de retour sur le territoire pour les médias en exil, constituent des avancées significatives.

Chine, Vietnam, Laos, Corée du Nord : statu quo

Dirigés par des partis autoritaires, la Corée du Nord (178ème), la Chine (173ème), le Vietnam (172ème) et le Laos (168ème), refusent toujours d’accorder à leurs citoyens la liberté d’être informés. Le contrôle de l’information est un enjeu de taille pour ces régimes effrayés par la perspective d’être ouvertement critiqués. Au pouvoir depuis le 30 décembre 2011, Kim Jong-un perpétue la politique de son père, Kim Jong-il, et semble gouverner de concert avec la junte militaire.

Au Vietnam et en Chine, les acteurs de l’information en ligne, blogueurs et net-citoyens, font face à une répression toujours plus forte. Nombreux sont les moines tibétains condamnés ou kidnappés pour avoir transmis à l’étranger des informations sur la situation catastrophique des droits de l’homme qui prévaut dans cette région de l’ouest du pays. Les médias privés et la presse étrangère continuent d’être régulièrement censurés par le département de la propagande. Face à la montée en puissance des réseaux sociaux et leur capacité mobilisatrice, les autorités ont redoublé d’effort afin d’affûter la surveillance des contenus "sensibles", immédiatement retirés de la Toile. En moins d’un an, la justice vietnamienne a condamné 12 blogueurs et cyberdissidents à des peines allant jusqu’à 13 ans d’emprisonnement, faisant du pays la deuxième prison du monde pour les net-citoyens, derrière la Chine.

Dégradation généralisée en Asie du Sud

Le sous-continent indien est la région d’Asie qui observe la plus forte dégradation du climat pour les acteurs de l’information en 2012. Aux Maldives, qui s’effondrent à la 103ème place (-30), les évènements qui ont provoqué la démission du président Mohammed Nasheed, en février 2012 se sont accompagnés de violences et de menaces ciblant les journalistes de la télévision publique et les médias privés jugés pro-Nasheed par les putschistes. Depuis, les atteintes à la liberté de la presse se sont multipliées : de nombreux professionnels des médias ont été arrêtés, agressés ou intimidés en marge de manifestations. Le 5 juin 2012, le journaliste indépendant et blogueur Ismail “Hilath” Rasheed a survécu in extremis à la première tentative de meurtre commise sur un journaliste dans l’archipel.

Quatre journalistes ont été tués en 2012 en Inde et au Bangladesh, qui chutent respectivement à la 140ème et 144ème place du classement. Dans la "plus grande démocratie du monde", les autorités s’obstinent à censurer le Net et instaurer de plus en plus de tabous sur la Toile, alors que s’installe un climat d’impunité pour les auteurs de violences à l’encontre des médias et que s’accroit l’isolement des régions du Cachemire et du Chhattisgarh. Le Bangladesh n’est pas en reste. Les journalistes y font régulièrement l’objet de violences policières. Quand elles ne perpètrent pas des agressions, les forces de l’ordre, par leur passivité, contribuent à l’impunité dont jouissent les ennemis de la presse, trop rarement traduits en justice. Les meurtriers et les commanditaires du double meurtre des journalistes Sagar Sarowar et Meherun Runi, n’ont pas été appréhendés et l’enquête, cyniquement confiée aux forces spéciales Rapid Action Batallion, en est toujours au point mort. Les conditions de travail des journalistes au Pakistan (159ème, -8) et au Népal (118ème, -12) continuent de se dégrader, en l’absence de politique gouvernementale de protection de la presse.

L’archipel des interdictions

Rétrogradé de la 22ème à la 53ème position, le Japon enregistre la plus forte baisse parmi les pays asiatiques. Les autorités interdisent toute couverture indépendante de sujets liés de manière directe ou indirecte à l’accident nucléaire de la centrale de Fukushima. Des journalistes indépendants dénonçant l’étouffement du débat public ont été victimes de censure, d’intimidation policière et de harcèlement judiciaire. La survivance du système discriminatoire des "kisha clubs", associations de journalistes qui restreignent l’accès à l’information à leurs membres, constitue un élément structurel très négatif.

L’Afghanistan, une remontée réelle mais fragile

L’Afghanistan (128ème, +22) est largement mieux notée que les années précédentes, même si les violences contre les journalistes n’ont pas complètement disparu et que l’impunité est tolérée par le gouvernement. En 2012, le pays ne compte aucun journaliste tué et les arrestations de professionnels des médias se sont raréfiées. Le retrait des troupes de la coalition étrangère et l’aggravation de la situation chez son voisin pakistanais rendent néanmoins cette progression très fragile.

Cambodge et Malaisie : la tendance autoritaire

La situation de la presse devient critique au Cambodge, qui perd 26 places pour atteindre la 143ème position du classement, un niveau inédit pour le pays. Depuis 2011, les médias, notamment les radios indépendantes locales et étrangères, y subissent une politique de censure orchestrée par un ministère de l’Information de plus en plus impitoyable. Le 1er octobre 2012, Mam Sonando, directeur d’une radio indépendante, a été condamné à une peine de 20 ans de prison pour "insurrection” et "incitation à l’usage d’armes contre l’Etat”. Le recul de la liberté de l’information s’est traduit par des attaques meurtrières et des menaces de mort à l’encontre des journalistes dénonçant la corruption du gouvernement et les activités illégales portant atteinte à l’environnement.

La Malaisie (145ème) s’offre un triste record en perdant 23 places. Malgré une lutte acharnée des défenseurs des libertés et des médias en ligne, la politique répressive du gouvernement, illustrée lors de la répression du rassemblement de Bersih 3.0 en avril 2012 et par ses manœuvres répétées de censure, continue de bafouer les libertés fondamentales, en particulier le droit à l’information.

Papouasie-Nouvelle-Guinée et Fidji : journalistes menacés dans l’indifférence générale

Dans ces deux archipels du Pacifique, les menaces contre la presse ne doivent pas être prises à la légère. En Papouasie-Nouvelle-Guinée (41ème, -6), les forces de l’ordre sont systématiquement impliquées dans plusieurs cas d’agressions de journalistes. Aux Fidji (107ème), malgré une remontée de 10 places qui s’explique en partie par les mouvements des autres pays dans cette partie du classement, les médias sont menacés, par le Media Industry Development Decree, d’amendes exorbitantes, voire de peines de prison ferme pour un rédacteur en chef du Fiji Times.

Amériques

Violences et polarisation persistantes sur le continent américain

Des progressions en trompe l’oeil ; sursauts variables au sud du continent

Le surgissement de mouvements protestataires d’envergure - et leur répression - avait fortement modifié la position de certains pays en 2011. Le reflux de ces mouvements change logiquement la donne un an plus tard. C’est le cas au Chili (60ème, +20), où les mobilisations étudiantes n’ont pas retrouvé en 2012 leur ampleur de l’année précédente. Les actions répressives se sont cette fois concentrées dans la région Aysén, traversée au premier trimestre par une forte vague protestataire. Cette remontée au classement mérite toutefois d’être relativisée compte tenu des graves déséquilibres au sein de son espace de communication, de la criminalisation des médias communautaires, en particulier en terre Mapuche, et des difficultés rencontrées par des journalistes enquêtant sur la dictature (1973-1990).

Bénéficiant d’une dynamique similaire, les Etats-Unis (32ème, +15), où la répression dirigée contre Occupy Wall Street n’avait pas épargné les journalistes de terrain, retrouvent un rang plus conforme à leur réputation de «  pays du Premier amendement  ». À l’inverse, le Canada (20ème, -10) perd cette année son rang de pays le mieux noté du continent au bénéfice de la Jamaïque (13ème). Il le doit pour une part aux entraves subies par des journalistes durant le mouvement étudiant dit du «  Printemps érable  », mais aussi aux menaces persistantes contre le secret des sources et la protection des données privées des internautes, malmenée par le décret fédéral C-30 de lutte contre la cybercriminalité.

Les nouvelles tendances les plus nettes s’observent au Sud. Le Brésil (108ème), endeuillé par les assassinats de cinq journalistes en 2012, recule encore de neuf places, après une chute de 41 rangs en 2011. Son paysage médiatique se distingue, lui aussi, par de forts déséquilibres. Très dépendants du pouvoir politique au sein des États, les médias régionaux sont les plus exposés aux attaques, aux agressions de leur personnel, ainsi qu’à des ordres de censure judiciaire affectant aussi la blogosphère. Violente, la campagne des élections municipales d’octobre 2012 a exacerbé ces situations.

Guerre médiatique et coup d’État, fauteurs de chute

Au Paraguay (91ème, -11), le coup d’État institutionnel du 22 juin 2012 contre le président Fernando Lugo n’a guère tardé à produire ses effets en matière de communication et d’information. Une véritable purge au sein du personnel des médias publics mis en place sous le mandat du président déchu s’est accompagnée de censures régulières de programmes. Les radios communautaires craignent aussi pour leurs trop rares fréquences.

Toujours au Sud, le Pérou (105ème, +10), connu pour son taux d’agressions élevés, devance cette fois le Brésil, qui lui-même domine d’une place la Bolivie (109ème) où plusieurs médias ont été les cibles d’attentats spectaculaires (dynamitages, incendies criminels) et où la polarisation pèse nationalement et localement.

Marqué par une année d’extrême tension entre le gouvernement et les principaux secteurs de la presse privée, l’Équateur (119ème, -15) passe, quant à lui, derrière le Venezuela (117ème). Plusieurs fermetures abusives de médias ont ponctué la période dans le pays andin, qui compte un journaliste tué et où plus de 170 cas de violences ont été dénombrés dans un climat de «  guerre médiatique  ».

Bien que d’ampleur moins dramatique, la polarisation devient préoccupante en Argentine (54ème, -7) qui cède quelques places dans un contexte général d’affrontements accrus entre le gouvernement et certains secteurs de la presse privée. Au premier chef : le groupe Clarín, réfractaire à la pleine application de la nouvelle loi de régulation audiovisuelle (Ley de Medios), adoptée en 2009. À l’est du Rio de la Plata, l’Uruguay (27ème, +5) gagne à nouveau du terrain, à moins de 10 places du Costa Rica (18ème), toujours en tête des pays d’Amérique latine.

Les forts contrastes observés en 2011 en Amérique centrale connaissent peu de changement en 2012. Déficits de pluralisme, tensions récurrentes avec le pouvoir politique, pressions et autocensures expliquent en large partie la quasi stagnation du Panama (111ème, +2) -  où les attaques contre les journalistes ont triplé en un an, d’après les syndicats locaux  - du Guatemala (95ème, +2) et du Nicaragua (78ème, -6). À l’inverse, le Salvador (38ème, -1) doit sa position enviable à des efforts gouvernementaux en matière de lutte contre l’insécurité, même si journalistes et médias dénoncent souvent les carences d’accès à l’information auprès des institutions et organismes publics. Une diminution globale des violences envers les journalistes et des procédures défavorables à la liberté d’informer justifie la progression de la République Dominicaine (80ème, +15), mais loin derrière son voisin Haïti (49ème, +3), où la situation reste dans l’ensemble inchangée malgré l’attitude, parfois agressive, du président Michel Martelly, dont s’estiment victimes certains journalistes.

Turbulences caribéennes ; les mêmes pays dans l’abîme

Tensions politiques et abus procéduriers expliquent les positions des autres pays des régions Guyanes et Caraïbes. Trinité-et-Tobago (44ème, +6) n’en a pas fini avec les tentatives de traçage de sources de journalistes et les écoutes téléphoniques sauvages, auxquelles le gouvernement avait pourtant promis de mettre fin en 2010. Au Surinam (31ème, -9), les relations parfois houleuses entre le président Desi Bouterse et une partie de la profession ne sauraient s’arranger depuis le vote de la loi amnistiant les assassinats, 30 ans plus tôt, de quinze opposants dont cinq journalistes. Le dictateur d’alors s’appelait… Desi Bouterse, revenu au pouvoir par les urnes en 2010. Dans les sept États de l’Est caribéens – OECS (34ème), un recul de huit places doit à des pressions parfois directes des pouvoirs politiques sur les rédactions ainsi qu’à un trop lent processus de dépénalisation des délits de «  diffamation  » et d’«  injure  ». Ces mêmes pressions sont dénoncés au Guyana (69ème, -11), dont le classement pâtit toujours d’une situation de monopole de l’État sur la radio.

Dans les profondeurs du classement, le Honduras (127ème), où deux journalistes ont été tués en lien direct avec l’exercice de leur métier, en reste au statu quo imposé par le coup d’État du 28 juin 2009. Jamais n’ont faibli les persécutions envers les médias d’opposition et radios communautaires, ni la criminalisation des défenseurs des droits de l’homme ou des mouvements sociaux pourvoyeurs d’informations sur des questions sensibles (conflits agraires, abus de la police, droits des minorités).

Malgré les espoirs suscités par les nouvelles négociations entre le gouvernement et la guérilla des FARC, la Colombie (129ème, +14) doit encore faire face à la présence du narco-paramilitarisme, véritable prédateur pour ceux qui œuvrent au service de l’information. Malgré une légère diminution du nombre d’agressions, le pays compte un journaliste assassiné en 2012.

Au Nord, le Mexique (153ème, -4) conserve son rang de pays le plus dangereux du continent pour la profession, avec six tués. Violences et censure ont notamment émaillé la séquence des élections controversées du 1er juillet 2012, qui ont signé le retour à la présidence fédérale du Parti de la révolution institutionnelle (PRI). Dernier classé du continent et seul pays à ne tolérer - à de très rares exceptions -, aucune presse indépendante, Cuba (171ème) sort d’une année de forte répression envers la dissidence. L’île compte aujourd’hui deux journalistes emprisonnés, dont l’un est issu de la presse d’État.

Europe

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Érosion du modèle européen, marasme hors des frontières de l’Union européenne

La Hongrie, la Grèce et les Balkans à la dérive

Statu quo pour une bonne partie des pays de l’Union européenne. Parmi eux, 16 figurent toujours dans les 30 premières places. Un résultat à première vue encourageant s’il ne masquait pas l’érosion lente d’un modèle européen confronté à ses nombreuses incohérences et à des situations inquiétantes au sein des 11 autres pays membres, dont certains évoluent aujourd’hui au delà de la 80ème place.

L’hémorragie législative entamée en 2011 ne s’infléchit pas en 2012, notamment en Italie (57ème, +4) la dépénalisation de la diffamation n’est toujours pas acquise et où les institutions instrumentalisent dangereusement les «  lois bâillons  ». Le marasme publicitaire et les coupes budgétaires, qui entraînent une fragilisation constante du modèle économique du secteur médiatique, commencent également à faire sentir leurs effets. Dans l’attente de la concrétisation des promesses du nouveau gouvernement sur le secret des sources, l’audiovisuel public et Internet, la France (37ème, +1) maintient sa position.

La Hongrie (56ème, -16) paie toujours le prix de ses réformes législatives liberticides qui ont considérablement modifié la pratique du journalisme. Plus inquiétant cependant, la chute vertigineuse de la Grèce (84ème, -14) où les journalistes évoluent dans un contexte social et professionnel désastreux. Exposés à la vindicte populaire et toujours confontés à la violence des mouvances extrémistes et des forces de police, journalistes et photo-reporters doivent désomais faire face à l’activisme ultra violent des néo-nazis du parti Aube Dorée. Le pays rejoint désormais la Bulgarie (87ème, -7) où les promesses de réformes sont restées lettre morte et où Internet n’offre désormais plus le même refuge aux journalistes indépendants.

La Croatie (64ème, +4), qui doit rejoindre l’Union européenne en juin 2013, et la Serbie (63ème, +17) présentent un bilan mitigé. La poursuite des réformes législatives entraîne de fait une amélioration sans faire oublier les nombreux obstacles et la persistance des anciennes pratiques qui nuisent toujours au journalisme indépendant. L’Albanie (102ème, -6), le Monténégro (113ème, -6) mais surtout la Macédoine (116ème, -22) ferment le classement des pays des Balkans et partagent un triste constat : acharnement judiciaire basé sur la pratique d’une législation souvent inadaptée, impossibilité d’accés aux données publiques, violence physique et morale contre les acteurs de l’information, marchés publicitaires institutionnels et privés instrumentalisés, emprise de l’économie grise sur les principaux rouages du système médiatique. Autant d’obstacles au droit d’informer et d’être informé. S’inspirant par ailleurs dangereusement des exemples hongrois ou italiens, le parlement macédonien organise désormais la «  légalisation de la censure  », souflant en permanence le chaud et le froid sur une profession souvent esseulée.

La course vers le bas de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale

Des “modèles régionaux” indignes

En dépit d’un paysage médiatique pluraliste et vivace, la Turquie (154ème, -6) s’enracine à une place infamante au regard du rôle de «  modèle régional  » auquel elle aspire. Au nom de la «  lutte contre le terrorisme  », la démocratie turque est aujourd’hui la plus grande prison du monde pour les journalistes. La paranoïa sécuritaire de l’État, qui tend à voir en chaque critique le résultat de complots ourdis par diverses organisations illégales, s’est encore accentuée au cours d’une année marquée par un fort regain de tension sur la question kurde. L’annonce d’une réforme de la loi antiterroriste, maintes fois promise et repoussée, et la reprise du dialogue entre les autorités et la rébellion kurde du PKK, aboutiront-elles à un réel changement d’approche  ?

La Russie (148ème, -6) a donné le ton d’une année 2012 marquée par des durcissements répressifs dans l’espace ex-soviétique. Si les manifestations de l’opposition, d’une ampleur inédite, ont révélé au grand jour une société civile plus vocale que jamais, l’État y a répondu par une répression tous azimuts : re-pénalisation de la diffamation, contrôle accru d’Internet, criminalisation des ONG de défense des droits de l’homme financées par l’étranger… Une nouvelle ère s’ouvre dans laquelle les rapports entre l’État et la société ne seront plus jamais les mêmes, mais pour la liberté de l’information, les défis à relever restent immenses.

Alors qu’elle vient de prendre la présidence tournante de l’OSCE, l’Ukraine (126ème, -10) le pire bilan pour les médias depuis la « révolution orange » de 2004. Chroniquement élevé, le niveau de violence à l’encontre des journalistes atteint des records, dans la plus grande impunité. Ce climat malsain ne fait que renforcer la vulnérabilité des médias indépendants face à des pressions de plus en plus fortes.

L’année 2012 marque un tournant au Kazakhstan (160ème, -6). Engagé dans une fuite en avant répressive, le régime du président Noursoultan Nazarbaïev se rapproche de plus en plus du «  modèle  » ultra-autoritaire de ses voisins ouzbek et turkmène. Marquée par des tentatives d’assassinats, des arrestations et diverses manœuvres d’intimidation à l’égard des journalistes indépendants, l’année se termine avec la fermeture pure et simple des principaux médias d’opposition nationaux.

Mise en place d’une armée de «  volontaires  » chargés de la surveillance du Net, blocage de plus en plus régulier de sites d’information indépendants ou de Facebook… Le Tadjikistan (123ème, -1) met les bouchées doubles pour rattraper son retard sur ses voisins en matière de cybercensure.

Azerbaïdjan et Bélarus : retour au statu quo

La remontée de l’Azerbaïdjan (156ème, +6) et du Bélarus (157ème, +11) n’a rien de vraiment réjouissant : elle ne correspond qu’à un retour partiel au statu quo ante, après une année 2011 marquée par la violente répression de mouvements de contestation. Par dizaines, interpellations et passages à tabac de journalistes avaient alors précipité ces dictatures vers les tréfonds du classement mondial. Mais l’horizon est loin de se dégager à l’ombre des ego démesurés d’Alexandre Loukachenko et d’Ilham Aliev : journalistes indépendants et net-citoyens courent toujours de grands risques en remplissant leur mission d’information. En Azerbaïdjan, l’étau se resserre sur ce qui reste de la presse d’opposition et plusieurs journalistes croupissent en prison, sans avoir été jugés, dans des conditions de détention déplorables. 2013 s’ouvre avec de nouvelles arrestations et brutalisations massives, qui promettent une nouvelle glissade du pays dans la prochaine édition du classement.

En queue de classement, Turkménistan et Ouzbékistan restent un enfer pour les journalistes

En Ouzbékistan (164ème, -7) et au Turkménistan (177ème, 0), les années passent et se ressemblent. Alors qu’elle parfait son contrôle d’Internet, la sinistre dictature du président ouzbek Islam Karimov maintient toujours une mainmise étroite sur les médias et une dizaine de journalistes emprisonnés dans des conditions effroyables. La proclamation officielle du multipartisme et de la liberté d’expression n’a rien changé en pratique au totalitarisme du régime turkmène, qui voisine comme chaque année avec la Corée du Nord et l’Érythrée dans le Classement mondial. «  Réélu  » triomphalement avec 97% des voix en février 2012, le président Gourbangouly Berdymoukhammedov, désormais officiellement qualifié de «  protecteur  » de la nation, accélère la mise en place de son propre culte de la personnalité.

Un « peloton de tête » très étalé, des défis similaires

Malgré leur importante dispersion dans cette édition du classement mondial, la Moldavie (55ème, -2), l’Arménie (74ème, +3), la Géorgie (100ème, +4) et le Kirghizstan (106ème, +2) partagent un certain nombre de caractéristiques communes. Marqués par un pluralisme important et un faible degré de censure étatique, ces pays ont encore d’importants défis à relever en matière d’indépendance des médias et de climat de travail des journalistes. Souvent pris à partie dans des sociétés fortement polarisées, ces derniers restent la proie facile de divers groupes de pression.

Après les Printemps, les espoirs déçus

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Après les «  printemps arabes  » et les mouvements contestataires qui en 2011 avaient provoqué des hausses et des chutes, le Classement mondial de la liberté de la presse 2013 publié par Reporters sans frontières marque un retour à une configuration plus habituelle. Le rang d’un grand nombre de pays est moins lié à l’intensité de l’actualité politique. Ainsi, avec le Classement 2013, apprécie-t-on mieux l’attitude et les intentions des régimes vis-à-vis de la liberté de la presse à moyen et à long terme.

En tête du classement, les trois pays européens qui occupaient les premières places l’an dernier composent à nouveau le trio de tête. Pour la troisième fois consécutive, la Finlande se distingue comme le pays le plus respectueux de la liberté de la presse. Elle est suivie par les Pays-Bas et la Norvège. Même si sont pris en compte de nombreux critères, les violences exercées contre les journalistes comme le cadre juridique, les pays démocratiques occupent la partie haute du classement. Tout en bas, trois pays dictatoriaux composent le « trio infernal  ». Il s’agit des mêmes que l’an dernier, le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Érythrée.

«  Le Classement mondial publié par Reporters sans frontières ne tient pas compte directement de la nature des régimes politiques. Néanmoins, il apparaît clairement que les démocraties protègent mieux la liberté de la production et de la diffusion des informations factuelles que les pays dans lesquels les autres droits humains sont méprisés  », observe Christophe Deloire, Secrétaire général de Reporters sans frontières. «  Dans les dictatures, les acteurs de l’information s’exposent à des représailles impitoyables pour eux-mêmes et pour leurs proches. Dans nombre de démocraties, ils font face à la crise économique de la presse et aux conflits d’intérêts. Si leurs situations ne sont pas toujours comparables, il convient de rendre hommage à tous ceux qui résistent aux pressions, qu’elles soient martiales ou diffuses.  »

À l’occasion de la sortie du Classement mondial 2013, Reporters sans frontières publie pour la première fois un indice annuel de la liberté de la presse. Par la création de cet indicateur inédit, Reporters sans frontières se dote d’un outil analytique de la performance globale des États, permettant de mesurer l’état général de la liberté d’informer. Grâce aux nouvelles technologies et à l’interdépendance des États et des populations, la liberté de production et de circulation de l’information ne saurait être appréciée sans une mesure à l’échelle planétaire. En 2013, l’indice s’élève à 3395 points, un chiffre de référence pour les années à venir.

La déclinaison régionale de l’indice permet une appréciation de la situation relative par grandes zones. Le calcul se fonde sur une moyenne pondérée en fonction de la population, avec des résultats de 0 à 100, zéro représentant une situation idéale. L’étude montre que la zone Europe obtient le résultat de 17,5 sur 100. Elle est suivie par la zone Amériques (30,0), l’Afrique (34,3), la zone Asie - Pacifique (42,2) et la zone Europe de l’Est et Asie centrale (45,3). Malgré les printemps arabes, la région Afrique du Nord / Moyen-Orient (48,5) se situe à la dernière place.

L’importance du nombre de journalistes et net-citoyens morts dans l’exercice de leurs fonctions en 2012 (année la plus meurtrière jamais enregistrée par Reporters sans frontières dans son bilan annuel) a naturellement une influence notable sur le classement des pays où les crimes ont été perpétrés, tels que la Somalie (175ème, -11), la Syrie (176ème, 0), le Mexique (153ème, -4) et le Pakistan (159ème, -8).

Du sommet aux abîmes

Les pays nordiques démontrent une nouvelle fois leur capacité à assurer et maintenir un environnement optimal pour les acteurs de l’information. La Finlande (1er, 0) les Pays-Bas (2nd, +1) et la Norvège (3ème, -2) conservent ainsi les trois premières positions. Le Canada (20ème, -10) évite de justesse de sortir de la liste des vingt pays les mieux cotés. A noter l’entrée dans le classement d’Andorre (5ème) et du Liechtenstein (7ème) qui se placent juste derrière le trio de tête.

A l’autre bout du Classement, le « trio infernal » (Turkménistan, Corée du Nord, Érythrée) conforte sa position en queue de classement. L’arrivée de Kim Jong-un à la tête du Royaume ermite n’a rien changé au contrôle absolu de l’information qui y prévaut. Récemment agitée par une courte mutinerie militaire au ministère de l’Information, l’Érythrée (179ème, 0) continue d’être une prison à ciel ouvert pour sa population. Des journalistes y meurent en détention. Malgré un discours réformiste, le régime turkmène ne cède pas un pouce de son contrôle totalitaire sur les médias.

Pour la deuxième année consécutive, le « trio infernal » est précédé par la Syrie (176ème, 0), où se déroule une guerre de l’information sanguinaire. Au sortir d’une année meurtrière pour les journalistes, la Somalie (175ème, -11) sombre dans les tréfonds du classement. L’Iran (174ème, +1), la Chine (173ème, +1), le Vietnam (172ème, 0), Cuba (171ème, -4), le Soudan (170ème, 0) et le Yémen (169ème, +2) complètent la liste des dix pays les moins respectueux de la de liberté de la presse. Non content d’emprisonner des journalistes et net-citoyens à tour de bras, l’Iran se distingue par d’abjectes pressions sur les familles des journalistes, sur son territoire comme à l’étranger.

Des améliorations majeures…

Au rang des progressions les plus importantes, le Malawi (75ème, +71) remporte la palme, pour revenir quasiment à la position occupée avant les dérives de la fin de la présidence Mutharika. La Côte d’Ivoire (96ème, +63) en sortant de la crise post-électorale entre partisans de Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, remonte très fortement dans le classement, pour retrouver sa meilleure position depuis 2003. La Birmanie (151ème, +18) confirme sa légère augmentation observée dans la précédente édition. Grâce au printemps birman, des mesures d’ouverture sans précédent permettent au pays, classé chaque année depuis 2002 dans les quinze derniers rangs, d’accéder à une position historiquement haute. L’Afghanistan (128ème, +22) enregistre également une progression sensible. L’absence de journalistes emprisonnés explique cette hausse ; pour autant de nombreux défis restent à relever, notamment avec le retrait des troupes étrangères.

… et des chutes vertigineuses

Le Mali (99ème, -74) enregistre la plus forte chute du classement suite aux événements qui ont frappé le pays dans le courant de l’année 2012. Le putsch militaire du 22 mars à Bamako et la prise du nord du pays par les indépendantistes touaregs et des groupes islamistes armés ont exposé les médias du nord du pays à la censure et aux exactions. La Tanzanie (70ème, -36) perd plus de 30 places. En l’espace de quatre mois, un journaliste a été tué alors qu’il couvrait une manifestation et un autre a été retrouvé mort, manifestement assassiné.

Secoué par des mobilisations socio-économiques, le Sultanat d’Oman (141ème) perd 24 places, la plus forte baisse enregistrée pour la zone Moyen-Orient/Afrique du Nord en 2012. Près de 50 net-citoyens et blogueurs ont été poursuivis pour ‘crimes de lèse majesté’ et/ou ‘crimes de cybercriminalité’ ne serait-ce qu’en 2012.

Si les journalistes qui y exercent bénéficient d’une véritable liberté de ton malgré l’existence de la censure militaire, Israël (112ème, -20) chute en raison des exactions commises par l’armée israélienne dans les territoires palestiniens, désormais intégrées dans le calcul, au lieu de faire l’objet d’une catégorie répertoriée, mais séparée.

En Asie, miné par un manque de transparence et un droit d’accès à l’information quasi nul sur les sujets liés de près ou de loin à Fukushima, le Japon (53ème, -31) enregistre une forte chute qui sonne comme un avertissement. La Malaisie (145ème, -23) atteint la position la plus basse qu’elle ait jamais occupée, et affiche une chute importante due à un accès à l’information de plus en plus limité. Même cas de figure au Cambodge (143ème, -26) où l’autoritarisme et la censure se renforcent. Une lourde peine de prison a été prononcée contre un doyen du journalisme. La Macédoine (116ème, -22) enregistre également une baisse de plus de 20 places, entre retraits arbitraires de licence et dégradation du climat d’exercice de la profession de journaliste.

Le bilan mitigé des mouvements de contestation

La précédente édition du classement était fondée sur une actualité particulièrement riche, portée par les printemps arabes, dressant le bilan du lourd prix payé par les acteurs de l’information à la couverture des mouvements de contestation. En 2012, des cas de figure se distinguent, entre les pays où des changements de régime se sont produits (Tunisie, Égypte, Libye), les États où les rébellions et leur répression ont encore cours (Syrie, Bahreïn), et enfin les pays où les autorités ont réussi à faire suffisamment de compromis et de promesses pour calmer de potentielles revendications de changement politique et/ou socio-économiques (Maroc, Algérie, Oman, Jordanie, Arabie saoudite...).

Certains nouveaux gouvernements engendrés par ces mouvements, dont les revendications et les aspirations à davantage de libertés avaient été largement relayées par les journalistes et les net-citoyens, se retournent contre ces derniers. La Tunisie (138ème, -4), et l’Égypte (158ème, +8), entre vide juridique, nominations à la tête des médias publics, agressions physiques, procès à répétition et absence de transparence, stagnent à des positions peu glorieuses qui donnent à la Libye (131ème, +23), en progression cette année, une idée des écueils à éviter pour assurer et pérenniser sa transition vers une presse libre.

En Syrie (176ème, 0), pays le plus meurtrier pour les journalistes en 2012, une guerre de l’information fait rage et n’épargne ni les journalistes ni les net-citoyens, pris à partie par le régime de Bashar Al-Assad, prêt à tout pour réprimer en silence, mais aussi par des factions proches de l’opposition, de plus en plus intolérantes face aux voix discordantes. Au Bahreïn (165ème, +8), la répression baisse très légèrement en intensité, au Yémen (169ème, +2) les perspectives restent inquiétantes malgré un changement d’exécutif. Une vague d’arrestations de net-citoyens à Oman (141ème, -24) fait chuter le pays, secoué par des revendications socio-économiques.

Dans d’autres pays touchés par des mouvements contestataires, les situations évoluent pour le meilleur comme pour le pire. Le Vietnam (172ème, 0), deuxième plus grande prison du monde pour les net-citoyens, qui avait perdu six places dans la précédente édition, n’a pas su les reprendre et figure parmi les 10 pays les plus mal classés. L’Ouganda (104ème, +35) reprend un rang plus convenable sans toutefois atteindre celui qui était le sien avant la répression des mouvements de contestation de 2011. L’Azerbaïdjan (156ème, +6) et le Bélarus (157ème, +11), qui avaient également sombré vers le fond du classement l’an dernier du fait de la violente répression des manifestations d’opposition, ne font que se rapprocher de la place déjà exécrable qu’ils occupaient auparavant. Le Chili (60ème, +20) remonte au classement, après avoir connu une chute vertigineuse dans la précédente édition, qui l’avait vu passer de la 33ème à la 80ème place.

L’instabilité politique place les journalistes dans l’œil du cyclone

Dans un certain nombre de pays, l’instabilité politique segmente la profession journalistique, et rend très difficile la production d’une information indépendante. Dans de tels contextes, les menaces et les agressions physiques sont fréquentes, ainsi que des purges au sein des rédactions. Aux Maldives (103ème, -30), un coup d’État latent fait chuter dramatiquement le pays, où les journalistes considérés favorables à l’ancien chef de l’État sont victimes de menaces et d’attaques. Au Paraguay (91ème, -11), le coup d’État parlementaire du 22 juin 2012 a fortement impacté le secteur audiovisuel public, qui a souffert d’une vague de licenciements abusifs, dans un contexte de répartition inéquitable des fréquences. En Guinée-Bissau (92ème, -17), l’armée a renversé le pouvoir entre les deux tours d’une élection présidentielle et a appliqué une censure militaire sur la presse, justifiant la chute sensible du pays dans le classement. Au Mali (99ème, -74), un coup d’État militaire a fortement contribué à un climat tendu, de nombreux journalistes ont été agressés dans la capitale, et les médias publics sont, depuis le putsch, contrôlés par l’armée. Si les troubles observés au cours du mois de janvier 2013 en République centrafricaine (65ème, -3) ne compteront que dans la prochaine édition du classement, la situation de la liberté de la presse se précarise et fait craindre le pire.

Des “modèles régionaux” qui ne sont pas à la hauteur

Sur quasiment tous les continents, des «  modèles régionaux  », dont l’influence dépasse les frontières nationales, perdent pied dans le classement. En Amérique latine, le Brésil (108ème, -9), moteur économique de la région, poursuit sa chute amorcée l’année dernière. Les cinq journalistes qui ont perdu la vie en 2012, ainsi que des problèmes persistants de pluralisme des médias, expliquent cette dégradation. En Asie, l’Inde (140ème, -9) est à son pire niveau depuis 2002. En cause : un climat d’impunité grandissant et une censure sur le web qui continue à se développer. La Chine (173ème, +1) ne montre aucun signe d’amélioration. Ses prisons détiennent toujours un grand nombre de journalistes et de net-citoyens, alors que la censure du web, de plus en plus impopulaire, demeure un obstacle majeur dans l’accès à l’information.

En Europe de l’Est, la Russie (148ème, -6) perd encore plusieurs places du fait du tour de vis répressif mis en place depuis le retour à la présidence de Vladimir Poutine, en réponse à une mobilisation sans précédent de l’opposition. Le pays reste également marqué par l’impunité intolérable de nombreux assassins et agresseurs de journalistes. La Turquie (154ème, -6), dont l’importance sur l’échiquier politique s’est encore accrue du fait du conflit syrien, s’enfonce un peu plus dans le classement. Le pays est à ce jour la première prison au monde pour les journalistes, en particulier ceux qui développent des vues critiques des autorités sur la question kurde. Rien de comparable avec l’Afrique du Sud (52ème, -10) qui garde une place très honorable - la liberté de l’information y est une réalité - mais qui recule d’année en année jusqu’à sortir pour la première fois des cinquante pays les mieux classés. Le journalisme d’investigation y est menacé par la Loi de «  Protection des informations d’État ».

Les démocraties piétinent ou reculent

La situation des pays de l’Union européenne évolue peu. Près de la moitié de ces derniers occupent les 30 premières places du classement. Pourtant, le modèle européen s’érode. De manière générale la faillite des dispositifs législatifs commencée en 2011 se poursuit sur l’année 2012. En Italie (57ème, +4), la diffamation par voie de presse n’est toujours pas dépénalisée tandis que dans le même temps les institutions utilisent dangereusement les «  lois bâillons  ». La Hongrie (56ème, -16) paie toujours le prix de ses réformes législatives liberticides qui ont considérablement modifié la pratique du journalisme. Encore plus inquiétante, la chute dramatique de la Grèce (84ème, -14), où c’est dans un environnement difficile, tant socialement et professionnellement, que les journalistes doivent travailler. Ils sont exposés à la vindicte populaire et à la violence des mouvances extrémistes et des forces de police.

La censure du nucléaire et l’institution des «  kishas clubs  » coûte au Japon (53ème, -31) plus de 30 places, une chute alarmante pour un pays habituellement très bien classé. En Argentine (54ème, -7), un bras de fer entre certains groupes de presse privés et le gouvernement, notamment au sujet de la nouvelle loi de régulation de l’audiovisuel, ont lieu dans un contexte tendu et le pays perd plus de cinq places.

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