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Calvaire sans fin pour les journalistes indépendants

Calvaire sans fin pour les journalistes indépendants

Publié le mercredi 4 avril 2012.
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Une série d’incidents survenus ces dernières semaines est venue rappeler le calvaire que subissent les journalistes indépendants ouzbeks.

« Cette précipitation des actes répressifs intervient dans un contexte déjà très lourd pour la presse, a rappelé Reporters sans frontières. Dix professionnels des médias croupissent actuellement dans les geôles du pays. Et la vie de ceux qui sont en liberté reste marquée par l’arbitraire et la peur, alors que le journalisme indépendant a été presque totalement éradiqué. »

« Alors que le président Islam Karimov prépare une visite en Allemagne, nous encourageons vivement la chancelière Angela Merkel à poser un certain nombre de ‘conditions politiques’ avant de le recevoir. La libération des journalistes emprisonnés et la fin du harcèlement des médias indépendants doivent y figurer en bonne place. Il est temps que l’Union européenne revienne à une position ferme quant au respect des droits de l’homme en Ouzbékistan, qu’elle a trop rapidement sacrifié au profit d’une politique d’ouverture inefficace sur le plan politique. »

Le régime autocratique d’Islam Karimov fait preuve d’une forte inventivité : une tendance croissante est de poursuivre les journalistes pour des écrits dont ils ne sont pas les auteurs. Le 26 mars 2012, le tribunal du district de Hamza à Tachkent (capitale) a condamné le journaliste indépendant Viktor Krymzalov à une amende de 3,78 millions de soums (environ 1500€), soit la peine maximale prévue pour « diffamation ». Ce jugement sanctionne un article publié sur le site d’information indépendante Centrasia.ru au sujet de l’expropriation d’un retraité de Tachkent, Viktor Kirinos. A aucun moment le tribunal n’a démontré que M. Krymzalov en était l’auteur, affirmation qui ne se fonde que sur une « supposition » du plaignant. La qualification de « diffamation » n’est d’ailleurs pas seulement établie sur l’article en question, mais aussi sur des commentaires de lecteurs postés en ligne. Viktor Krymzalov compte interjeter appel.

Le 30 mars 2012, la journaliste indépendante Elena Bondar a été convoquée au commissariat de Tachkent, où elle a appris qu’elle était inculpée pour « incitation à la haine nationale, raciale, ethnique ou religieuse ». L’inspecteur lui a fait savoir que si elle acceptait de collaborer avec l’enquête, elle ne serait pas poursuivie pénalement mais « seulement » au civil. En cas de poursuite pénale, la journaliste encourrait jusqu’à 10 ans d’emprisonnement.

Elena Bondar est accusée d’être l’auteure de lettres reçues par plusieurs médias, qui faisaient état de prétendues pressions des autorités ouzbèkes sur une filiale locale de l’université publique de Tioumen (Russie). Ces courriers suggéraient qu’à travers l’université, c’était la communauté russophone du pays qui était visée. En réalité, la journaliste avait cherché à enquêter sur le sujet en septembre 2011 à la demande du site d’information indépendante fergananews, après que celle-ci ait reçu l’une de ces lettres. Mais elle avait rapidement conclu à des informations mensongères et abandonné ses investigations, qui n’avaient donné lieu à aucune publication.

Journaliste en début de carrière, Elena Bondar n’en a pas moins déjà un long contentieux avec les autorités du fait de ses activités de journaliste indépendante. A l’été 2011, elle avait été mise en examen à son retour d’un séminaire de l’OSCE au Kirghizstan. Depuis lors, elle fait l’objet d’un harcèlement constant.

Les autorités maintiennent une surveillance étroite des journalistes qui cherchent à entrer ou sortir du territoire. Elles ont même récemment renoué avec une pratique inusitée depuis 2005 : le refoulement à la frontière d’étrangers pourtant munis d’un visa adéquat. Le 23 mars, la journaliste russe Victoria Ivleva, correspondante du tri-hebdomadaire indépendant Novaïa Gazeta et lauréate du World Press Photo Contest 1991, a été refoulée à l’aéroport de Tachkent, où elle devait séjourner six jours pour y participer à des travaux sur la photographie contemporaine. « Je n’ai pas été autorisée à passer un appel téléphonique ou à joindre le consulat de Russie », a-t-elle précisé à Reporters sans frontières. En l’absence de toute explication officielle, Victoria Ivleva suppose qu’elle a été placée sur « liste noire » en raison d’articles critiques publiés il y a plusieurs années, ou de son soutien à la documentariste Oumida Akhmedova.

Le 1er mars 2012, la correspondante de la BBC Natalia Antelava, de nationalité géorgienne, avait également été refoulée de l’aéroport de Tachkent, où elle se rendait à titre privé. Aucune explication ne lui avait été fournie mais un document lui avait été remis, spécifiant que « l’entrée sur le territoire de la république d’Ouzbékistan [lui était] fermé ». Dans le passé, elle avait réalisé plusieurs reportages critiques du régime d’Islam Karimov.

Le 28 mars, le journaliste indépendant Alexeï Volosevitch a été brièvement interpellé à Tachkent pour avoir refusé de présenter son passeport aux policiers en faction à l’entrée de l’ambassade américaine à Tachkent. Depuis 2008, l’identité de tous les visiteurs de l’ambassade est systématiquement relevée par la police ouzbèke, sans aucun fondement légal.

L’acharnement des autorités peut poursuivre les journalistes très longtemps : alors qu’il devait être libéré en février 2012 après douze ans et demi de détention, Mohammed Bekjanov a été condamné à quatre ans et huit mois d’emprisonnement supplémentaires le 24 janvier. Rédacteur en chef du journal d’opposition Erk, il avait été condamné en 1999, soumis à la torture et incarcéré à Kasan (Sud). Sa nouvelle condamnation est fondée sur l’article 221 du code pénal (« refus d’obtempérer aux exigences légales de l’administration » pénitentiaire). Mohammed Bekjanov figure désormais parmi les journalistes emprisonnés depuis le plus longtemps au monde.

On est par ailleurs toujours sans nouvelles du journaliste indépendant Djamshid Karimov, disparu mi-janvier 2012 peu après avoir été libéré de l’asile psychiatrique où il était confiné depuis 2007.

Reporters sans frontières demande à nouveau la libération immédiate de tous les professionnels des médias actuellement privés de liberté :

  • Depuis le 21 janvier 2010 - Khayrullo Khamidov- Nawruz
  • Depuis le 22 février 2009 - Dilmurod Sayid- Ezgulik
  • Depuis le 16 février 2009 - Bakhrom Ibragimov- Irmok
  • Depuis le 16 février 2009 - Davron Kabilov- Irmok
  • Depuis le 16 février 2009 - Ravshanbek Vafoev- Irmok
  • Depuis le 16 février 2009 - Abdulaziz Dadakhonov- Irmok
  • Depuis le 16 février 2009 - Botyrbek Eshkuziev- Irmok
  • Depuis le 7 juin 2008 - Solidjon Abdurakhmanov- Journaliste indépendant
  • Depuis le 15 mars 1999 - Jusuf Ruzimuradov- Erk
  • Depuis le 15 mars 1999 - Mohammed Bekjanov- Erk

(Photo : AFP)

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Rédacteur en chef de Erk, dernier journal d'opposition publié en Ouzbékistan jusqu'à son interdiction par les autorités en 1993, Jusuf Ruzimuradov a été arrêté le 18 août 1999, dans le cadre de la vague de répression qui s'est abattue sur les opposants après l'attentat manqué contre le président Islam Karimov, le 16 février 1999, à Tachkent.

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