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Un pays d'exactions quotidiennes envers les journalistes

Un pays d’exactions quotidiennes envers les journalistes

Publié le lundi 7 mai 2012.
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Quelques jours après la célébration de la journée internationale de la liberté de la presse, et alors que le groupe islamiste Boko Haram vient d’intégrer la liste des prédateurs, Reporters sans frontières revient sur les violations de la liberté d’informer commises au Nigéria au cours du premier trimestre 2012 et donne ainsi un coup de projecteur sur ce pays, l’un des plus dangereux d’Afrique pour les journalistes.

L’étude publiée par l’organisation retrace l’ensemble des violations de la liberté de l’information observées sur une période de trois mois, allant du 24 décembre 2011 au 24 mars 2012. Elle met en évidence le caractère quasi-quotidien des interpellations de journalistes, agressions de reporters, et blocages dans l’accès et la circulation de l’information. Elle témoigne du climat exécrable dans lequel les journalistes exercent leur profession.

Reporters sans frontières recense sur la période donnée : un meurtre de journaliste, un autre assassinat dont on ne peut établir avec certitude le lien avec la profession de la victime, 9 agressions, 7 arrestations, 3 cas de menaces, 4 cas de confiscation de matériel ou d’effacement de données, 3 cas de blocages dans l’accès à l’information, 3 procédures judiciaires intentées contre des journalistes et médias, une fermeture de centre de presse et un média vandalisé.

L’organisation évoque enfin les événements marquants du mois d’avril, ponctué par le double attentat à la bombe contre des rédactions, à Abuja et Kaduna.

Toutes ces atteintes – blocage de l’information et contrôle de l’image de l’Etat, violences gratuites et intimidations –, qu’elles soient d’origine étatique ou attribuées à des groupes armés, confirment la volonté de réduire au silence les journalistes qui tenteraient de communiquer sur l’instabilité qui secoue aujourd’hui le pays. Le Nigéria incarne une situation paradoxale : celle d’un pays où la liberté de l’information est effective en termes de pluralisme et de vitalité des médias, mais où les violations de cette liberté s’enregistrent à un rythme parmi les plus élevés d’Afrique et où l’insécurité des journalistes est des plus inquiétantes.

Assassinats, violences et intimidations

Depuis le 14 mars 2012, lorsque les pourparlers entre le gouvernement et Boko Haram ont été rendus publics, le journaliste indépendant Ahmad Salkida a été menacé à plusieurs reprises par appels téléphoniques anonymes. Le reporter, connu pour couvrir depuis des années les actions du groupe armé, a, entre autres, été accusé d’être un membre de Boko Haram et à l’origine des négociations qui se sont ouvertes. On lui a également expliqué que la secte et lui ne sont "pas censés exister". Le journaliste a été suivi pendant plusieurs heures, le 15 mars, à Abuja, par un 4X4 blanc immatriculé dans l’Etat de Lagos. Déjà en juillet 2011, il s’était vu contraint de déménager de Maiduguri où il vivait, après avoir reçu des menaces d’individus identifiés comme appartenant au groupe Boko Haram. Ces menaces étaient intervenues suite à la publication dans le magazine Blueprint d’un article sur le premier kamikaze du groupe islamiste.

Le 11 mars, Boko Haram avait menacé de punir trois journaux, National Accord, Vanguard et Tribune, pour avoir diffusé de prétendues fausses informations lors d’une conférence par téléphone à Maiduguri, capitale de l’Etat du Borno. Le groupe islamiste affirmait que les journaux leur avaient prêté de fausses déclarations et avaient fait preuve de partialité dans leur traitement de l’information en encensant les forces étatiques et en présentant Boko Haram de manière négative. Le 9 mars, Boko Haram avait déjà menacé de "s’occuper" de n’importe quel journaliste qui "déformerait" son point de vue dans un article. Le Nigerian Tribune et le Vanguard Newpapers avaient fait partie des journaux expressément cités par le porte-parole du groupe, Abul Qaqa.

Le 13 février 2012, six journalistes du New Nigerian, Blueprint, Aminiya, Voice of Nigeria, Hausa Service et Nigerian Standard, ainsi qu’un cameraman de la Nigerian Television Authority (NTA) ont été agressés par une douzaine de personnes non identifiées à Katame, dans la région du gouvernement local de Silame (Etat du Sokoto), alors qu’ils couvraient la campagne de Alhaji Yusa’u Ahmed, candidat aux élections gouvernementales de l’Etat fédéré. Le véhicule les transportant a été attaqué par des hommes armés de machettes, couteaux, épées et bâtons.

Le 7 février, Akinola Ariyo, photojournaliste pour le New Nigerian, a été menacé par un officier qui a pointé son arme sur lui en lui ordonnant de déguerpir, alors qu’il accompagnait des personnes venues tenter de négocier la réouverture du centre de presse de l’aéroport international Murtala Mohammed de Lagos.

Le 1er février, trois agents de sécurité ont agressé le responsable marketing du Daily Trust à Port Harcourt, Hassan Adebayo, et le chauffeur de leur véhicule de distribution, Sani Musa, alors que tous deux se rendaient chez des vendeurs pour leur rapporter les éditions de la journée. Les agents, à bord d’un véhicule Toyota Hilux d’immatriculation RV 96 AO1, ont tout d’abord attaqué le chauffeur qui est parvenu à s’enfuir avant de vandaliser le véhicule en cassant les rétroviseurs latéraux.

Le 20 janvier, Enenche Godwin Akogwu, 31 ans, correspondant pour Channels TV à Kano (Nord), a été abattu par balles alors qu’il tentait de couvrir les attentats meurtriers perpétrés le même jour par la secte islamiste Boko Haram faisant au moins 185 morts. Le journaliste était en train d’interviewer des victimes devant le commissariat central de police de Farm, touché dans les attaques, quand une personne non identifiée lui a tiré a plusieurs reprises dessus.

Dans une autre affaire, Nansok Silas, journaliste pour la station de radio Highland FM, a été retrouvé mort le 19 janvier 2012 dans un ruisseau sous un pont de la route Zaramagada-Rayfield, à deux cents mètres d’un check-point militaire de la ville de Jos (au Nord-Est d’Abuja). Aucun de ses effets personnels de valeur n’a été volé ce qui fait craindre à ses collègues un assassinat de sang froid. Les causes et raisons de sa mort restent cependant inconnues. Originaire du territoire de Langtang North dans l’Etat de Plateau, le journaliste, qui avait rejoint Highland FM depuis trois ans, animait un programme appelé "Highland Profile" et n’avait jamais fait l’objet de menaces auparavant. Reporters sans frontières a demandé aux autorités nigérianes qu’une enquête sérieuse et approfondie soit lancée afin de faire toute la lumière sur cette affaire, en n’écartant pas la piste du mobile professionnel.

Le 3 janvier, le bureau régional de Daily Trust a été envahi par des vandales, qui ont tenté de mettre à sac les locaux et de s’attaquer aux employés. Une seule personne impliquée dans cette tentative avortée avait ensuite été arrêtée. Elle a été inculpée de "conspiration criminelle", "agression", "intrusion criminelle", et de "vouloir causer la terreur par le feu".

Blocage de l’information et contrôle de l’image de l’Etat

Le premier trimestre 2012 a mis en évidence la volonté des autorités nigérianes de contrôler l’image du pays et de surveiller ce qui est publié ou diffusé dans la presse.

Le gouvernement a démontré un souci d’occulter la réalité concernant les manifestations d’exaspération de la population, mais aussi concernant la menace incarnée par Boko Haram. Tout se passe comme si le blocage de l’information, les confiscations de journaux et de matériel, mais aussi les menaces et poursuites judiciaires à l’encontre des journalistes permettaient au gouvernement de minimiser ses faiblesses ainsi que les difficultés auxquelles le pays fait face.

Le 13 mars 2012, des soldats et policiers ont malmené quelques journalistes venus couvrir la visite de la Première Dame, Patience Jonathan, à Ibadan, capitale de l’Etat d’Oyo. Alors que Dare Fasuba, journaliste à The Vanguard, Akinwale Aboluade du journal The Punch, Gbenro Adesina de The News/PM NEWS, et Sola Adeyemo de Compass Newspapers, ont été empêchés d’accéder au stade Lekan Salami, d’autres ont tout simplement été agressés en tentant de faire valoir leur droit à couvrir l’événement, tels que Bisi Oladele du journal The Nation.

Quelques jours auparavant, Jude Obiemenyego, journaliste au Zion National, a été arrêté par un membre du SSS puis détenu pour avoir dénoncé une affaire de corruption impliquant l’ex-femme de l’ancien gouverneur de l’Etat du Delta. Arrêté dans le bureau de cette dernière, il a été menacé d’une arme par l’agent avant d’être transporté au siège de la police où il a été maintenu en détention pendant quelques jours. Le journaliste reçoit depuis sa libération des menaces de mort par téléphone de personnes non identifiées.

Le 7 mars, un journaliste non identifié a été agressé par des policiers venus interrompre les marches de protestation de certains jeunes devant les gisements de pétrole de Stubb Creek dans l’Etat d’Akwa Ibom, au sud du Nigeria. Le journaliste s’est enfui pour éviter d’être victime de nouvelles violences.

Le 23 février, Mibashu Bashir, reporter pour le Daily Trust, s’est vu interdire l’accès au quartier général de la brigade Aguryi Ironsi d’Abuja et a été retenu pendant trois heures dans sa voiture par des soldats devant le bâtiment. Il était reproché au journaliste, venu couvrir l’arrestation de 99 passagers d’un camion intercepté sur l’autoroute menant de Kaduna à Abuja, sa volonté d’obtenir la réaction d’un capitaine plutôt que celle d’un commandant. Il a finalement été autorisé à partir après avoir donné ses nom, prénom, adresse et numéro de plaque d’immatriculation.

Le 18 février, Iyatse Joshua, de la station de radio City FM, a été arrêté par la police de Lagos alors qu’il couvrait les manifestations organisées par des associations et des militants de droits de l’homme en mémoire des personnes décédées pendant les protestations massives contre la hausse du prix du carburant. Il a été transporté avec d’autres militants au bureau du Special Anti-Robbery Squad (SARS), avant d’être finalement relâché plusieurs heures plus tard sur ordre du chef de la police.

Le 14 février, Suleiman Isah, reporter du Daily Champion, s’est vu interdire l’accès au siège du gouvernement de l’Etat du Niger par des membres du State Security Service (SSS, Services de renseignements intérieurs), alors que celui-ci avait été accrédité pour y accéder. Les agents du SSS ont menacé le reporter avant qu’il ne puisse quitter les lieux. Un reporter de Voice of America aurait lui aussi été malmené dans les mêmes circonstances, peu de temps auparavant, par des membres de la sécurité devant le centre de conférence du juge Idriss Legbo, à quelques pas du siège du gouvernement.

Le 13 février, des journalistes de The Nation, ThisDay, The Punch, The Guardian et Nigerian Tribune ont été chassés par des soldats postés à l’entrée d’un hôpital voisin du siège du gouvernement à Kaduna (Nord). Ils étaient venus couvrir l’attaque, par des gardes du gouverneur, d’un directeur du ministère de l’Information qu’ils avaient pris à tort pour un membre de Boko Haram.

Le 9 février, Isa Sa’idu, chef du bureau de Kaduna du Daily Trust, a été menacé par le porte-parole de la première division mécanisée, le lieutenant-colonel Abubakar Edun, qui lui reprochait d’avoir relaté la façon dont des militaires ont malmené des journalistes alors que ces derniers tentaient de couvrir l’attentat à la bombe du 7 février à Kaduna. Son matériel a été confisqué. Ce même jour, au même endroit, Umar Uthman de l’African Independent Television et un autre cameraman de Katuna State Television se sont également vus confisquer leurs caméras.

Le 7 février, des agents du SSS ont envahi les locaux de NTA à Abuja à la recherche des cassettes sur lesquelles figuraient les membres de Boko Haram pressentis pour participer aux pourparlers avec le gouvernement. Les agents, qui ont dit agir sur ordre du gouvernement, sont repartis avec les cassettes.

Le 5 février, le journaliste français Jérémie Drieu, reporter pour TF1, et un journaliste local, Ahmad Salkida, ont été arrêtés par des soldats à Jos (Etat du Plateau), qui les ont forcé à présenter tout leur matériel avant de les obliger à faire leurs bagages et quitter l’Etat à la tombée de la nuit. Ils ont été appréhendés car le documentaire qu’ils étaient en train de réaliser s’annonçait critique du gouvernement.

Le 4 février, le centre des médias de l’aéroport international Murtala Mohammed de Lagos, ouvert depuis plus de 30 ans, a été fermé par les autorités nigérianes, sur ordre du chef du département du protocole de l’aile présidentielle, M. Alofabi Oduniyi. Ce dernier reprocherait aux journalistes accrédités du centre de presse des articles "négatifs" et allant à l’encontre de l’intérêt du Président. Plus de 60 journalistes n’ont pas pu récupérer leur matériel, resté à l’intérieur.

Le directeur général d’Adaba FM, diffusant dans l’Etat de Ondo, Martins Ayola, affirme de son coté que la tête de certains cadres de la station de radio a été mise a prix et que ceux-ci sont chassés par des tueurs à gage pour les programmes critiques qu’ils diffusent. L’une des émissions de la radio, intitulée "Oja Oro", avait déjà été interdite par la Nigeria Broadcasting Corporation (NBC) pour avoir, selon elle, tenté de retourner les gens contre l’administration du gouverneur Olusegun Mimiko. Le 1er février, Kayode Akinmade, commissaire pour l’information et la stratégie, a de nouveau lancé une pétition contre le programme remplaçant "Oja Oro", cette fois intitulé "Ela Oro", arguant que celui-ci transmet des idées négatives sur l’administration.

Le 1er février, Goke Famadewa, journaliste pour le journal The Punch, a été malmené par des policiers rattachés au bureau de Lagos de Shell Nigeria. Le journaliste, qui était venu couvrir un litige au sein de la compagnie, a été brutalisé pour avoir pris des photos des lieux. Les policiers ont finalement effacé tous les clichés du reporter avant de le relâcher au bout de deux heures.

Le 25 janvier, les vendeurs de journaux Okwudili Nnadi, Tochukwu Onuigbo, Ugwu Stephen et Martha Agbedo, accompagnée de son bébé de cinq mois, ont été arrêtés par des agents de la police étatique, à Nsukka, dans l’Etat de Enugu. Tous les journaux leur ont été confisqués au motif qu’ils incitent au trouble au sein de la population en montrant des photos des victimes des attaques de Boko Haram. Ils ont été relâchés après plusieurs heures de détention sans pouvoir récupérer les copies de journaux.

Le 25 janvier toujours, Stanley Mijah, journaliste pour The Scope, publié dans l’Etat d’Adamawa, avait quant a lui été mis en accusation par la Cour de Yola pour possession d’articles sensibles qui, s’ils étaient diffusés, pourraient causer des troubles à l’ordre public. Abdullahi Adamu Kanoma, journaliste travaillant pour la radio étatique Zamfara, a quant à lui été inculpé de "conspiration criminelle", "incitation aux troubles", "assemblée illégale" et "tentative de causer la terreur par le feu". Il avait été arrêté alors qu’il se rendait au quartier général de la police pour y interviewer le commissaire suite aux manifestations contre le prix du carburant qui ont éclaté ces derniers mois. Il a été abordé par des policiers et a appris que son nom était sur la liste des personnes à arrêter, au motif qu’il aurait participé aux marches de protestation. Il est jugé depuis le 6 février par la haute cour de la Sharia de l’Etat de Zamfara.

Problèmes persistants en avril, deux nouvelles morts suspectes

Avant que le mois d’avril 2012 ne s’achève par le double attentat à la bombe commis contre des bureaux de journaux à Abuja et Kaduna, la profession avait enregistré deux morts suspectes. Reporters sans frontières n’est pas en mesure de déterminer si ces assassinats sont liés à l’activité professionnelle des victimes.

La 16 avril, dans la soirée, le journaliste Chuks Ogu, qui travaillait pour la chaîne Independant Television, a été abattu par un individu armé. L’homme a fait irruption dans l’appartement d’un jeune couple, dont le mariage avait été filmé l’après-midi par Chuks Ogu, et a ouvert le feu. Les circonstances de ce meurtre n’ont pas été élucidées. On ne sait si le journaliste était la cible du meurtrier ou au contraire une victime collatérale.

Le 3 avril, le corps d’Ibrahim Muhammed, monteur pour la chaîne de télévision privée AIT (African Independant Television), a été retrouvé dans une mare de sang dans son appartement, à Kaduna. Selon des membres de sa famille, il avait, avant sa mort, été suivi deux fois par des individus non identifiés, alors qu’il rentrait à son domicile. Malgré l’ouverture d’une enquête le 4 avril 2012, aucune piste sérieuse n’a été envisagée pour déterminer les responsables de cet assassinat.

Photo : lecteurs de journaux à Kano, dans le Nord du Nigeria (AFP/Seyllou Diallo)

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