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A Gao, bras de fer entre le Mujao et les derniers soldats de l'information

A Gao, bras de fer entre le Mujao et les derniers soldats de l’information

Publié le mercredi 8 août 2012.
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Reporters sans frontières condamne avec la dernière énergie l’agression dont a été victime l’animateur de la radio Adar Koima ("La joie de la colline"), Abdoul Malick Ali Maïga, le 5 août 2012, à Gao (nord du Mali). Alors que le journaliste présentait le journal du soir, plusieurs membres du Mouvement pour l’unicité du Jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) ont fait irruption dans les locaux de la station, l’ont emmené et l’ont passé à tabac. A l’antenne, il venait de commenter la mobilisation des habitants de Gao qui étaient parvenus, le matin même, à sauver d’une amputation un jeune malien accusé de vol.

Interrogé par Reporters sans frontières, Oumarou Mohamed Lamine, journaliste de la station Adar Koima explique que la radio a décidé de suspendre temporairement ses émissions. "Nous attendons que notre collègue se rétablisse, puis nous rouvrirons la radio, peut-être en fin de semaine. La suspension des émissions n’est qu’une décision temporaire."

Sur l’état de la liberté de la presse à Gao ainsi que sur la nécessité pour sa station de maintenir ses activités, il poursuit : "Sur les six radios qui émettaient à Gao, la nôtre est la dernière qui fonctionne encore. La population en a besoin pour disposer d’informations sur ce qui se passe dans la ville. Nous avons peur qu’ils [les islamistes] reviennent, mais nous continuerons à travailler. Nous travaillons en effectifs limités et avons réduit nos programmes. Nous n’émettons plus que de 18 heures à 22 heures. Nous étions une équipe de treize journalistes au départ et nous ne sommes plus que six. Des rumeurs circulent selon lesquelles le Mujao voudrait encore s’en prendre à notre radio. Mais nous sommes déterminés à continuer de nous battre. Nous assurons une mission de sensibilisation, d’éducation et d’information. Le journal du soir est vital pour la population."

Reporters sans frontières est très préoccupée par ce grave incident, qui prouve qu’un véritable bras de fer se joue entre les islamistes d’un côté, qui voudraient instaurer la charia et priver la population d’une couverture indépendante de la situation, et la presse de l’autre, qui s’efforce de survivre dans le chaos et d’assurer un service minimum en termes d’information. "Depuis que le nord du pays échappe au contrôle de Bamako, la peur et l’autocensure se sont emparées de beaucoup de journalistes. Leur sécurité est aujourd’hui en jeu", a déclaré l’organisation.

L’affaire a commencé dès le 4 août au soir, lorsque la radio Adar Koima a diffusé dans son journal l’information selon laquelle le Mujao s’apprêtait à amputer la main d’une jeune recrue, accusée de vol, en application de la charia. Le lendemain matin, des habitants de Gao se sont regroupés en masse sur la place de l’Indépendance afin d’empêcher le déroulement de la mutilation.

En représailles, les islamistes ont investi les locaux de la station dans la soirée, vers 20 heures, alors qu’ Abdoul Malick Maïga évoquait les événements du matin. Interrompant brutalement l’émission, le groupe s’est emparé du journaliste pour l’emmener dans un endroit secret.

Les islamistes l’ont alors battu à coups de crosse de fusil, avant de l’abandonner, inconscient, deux heures plus tard, devant l’hôpital de Gao. Le journaliste s’est réveillé vers deux heures du matin. Selon un médecin de l’hôpital, dont les propos ont été rapportés par l’Agence France Presse (AFP), le journaliste ressentait "toujours d’intenses douleurs" et a "des écorchures à l’œil".

La libération d’Abdoul Malick Maïga est intervenue après une nouvelle manifestation des habitants de Gao devant les locaux de la police. Selon Radio France Internationale (RFI), les manifestants auraient brûlé la voiture du chef de la police locale nommé par le Mujao, Aliou Mahamar, responsable de l’agression du journaliste.

"Devant l’éventuel vide médiatique que provoquerait la fermeture de la dernière radio de Gao, il est important que les journalistes de cette station puissent continuer à travailler en toute sécurité", a conclut Reporters sans frontières.

Trois semaines plus tôt, suite à l’agression, à Bamako, du doyen de la presse malienne, Saouti Haidara, les associations de défense des droits des journalistes et la Maison de la presse avaient organisé une "Journée presse morte".

Pays longtemps exemplaire pour le continent africain en matière de liberté de l’information, le Mali connaît une lente descente aux enfers depuis le coup d’Etat du 22 mars 2012, et l’occupation du nord de son territoire par différents groupes armés.

Photo : Membres du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), dans une rue de Gao (AFP/Issouf Sanogo)

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