Reporters sans frontières

 Bilan des violations au cours des derniers jours

Bilan des violations au cours des derniers jours

Publié le lundi 7 mars 2011. Mis à jour le jeudi 5 mai 2011.
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Reporters sans frontières dresse le bilan des violences commises à l’encontre des professionnels de l’information au cours des derniers jours en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Aucun pays ou presque n’a été épargné : Libye, Algérie, le Golfe (Bahreïn, Arabie saoudite, Qatar), Yémen, Irak (dont le Kurdistan irakien), Syrie sont concernés.

LIBYE

Le journaliste français, Jean-Marie Lemaire, travaillant pour France 24, a été légèrement blessé au mollet, le 6 mars 2011, alors qu’il couvrait, sur le front, les affrontements entre insurgés et troupes pro-Kadhafi à Ben Jaouad (à moins de 100 km à l’est de Syrte). Il est actuellement soigné à l’hôpital de Benghazi. Contacté par Reporters sans frontières, un des responsables de la chaîne a confié que le journaliste “a reçu trois balles, deux dans sa caméra et une au mollet. Le péroné a été touché, mais la blessure a été stabilisée. Nous somme en train d’organiser son rapatriement”.

Le régime de Kadhafi continue à bloquer Internet dans le pays, multipliant les entraves au droit d’informer et imposant un black-out médiatique sur les exactions à l’encontre de la population civile.

Internet est coupé depuis la soirée du 3 mars. L’accès au réseau était déjà perturbé depuis plusieurs semaines. (http://www.ecrans.fr/La-Libye-est-d...). L’application de cette mesure a été facilitée par la collaboration du principal fournisseur d’accès à Internet, dont le propriétaire n’est autre que Mohamed Kadhafi, un des fils de Mouammar Kadhafi.

ALGERIE

Le samedi 5 mars, une marche a été organisée à Oran (430 km à l’ouest d’Alger) à l’appel de la CNCD-Oran. Une demi-heure avant le début du rassemblement, les forces de l’ordre ont interpellé une centaine de personnes, parmi lesquelles une dizaine de journalistes travaillant dans différents organes de presse, et qui avaient pourtant présenté leur carte de presse. Après avoir été transférés dans différents commissariats, ils ont été relâchés une demie-heure plus tard. Ont été visés des journalistes du Soir d’Algérie, de Liberté, du Quotidien d’Oran, d’El Watan, de l’Expression, de la Tribune et de la Voix de l’Oranie.

Le même jour, les autorités algériennes ont empêché la tenue de la marche organisée à Batna (425 km au sud-est de la capitale). Quelques dizaines de manifestants étaient rassemblées, scandant des slogans demandant le changement du système politique. Une dizaine de manifestants ont été brutalement interpellés avant d’être relâchés. Le journaliste Rachid Hamatou s’est vu confisquer son appareil photo par la police.

Ces entraves à la liberté de manifester et à la liberté de la presse ont eu lieu alors même que le 24 février dernier, les autorités ont annoncé la levée de l’état d’urgence, instauré en 1992, sur l’ensemble du territoire à l’exception de la capitale.

BAHREÏN, ARABIE SAOUDITE ET QATAR

Au Bahreïn, les autorités ont mis en place des mesures de censure détournées à l’encontre des médias étrangers, afin de limiter un maximum la couverture en direct des manifestations qui secouent le pays depuis la mi-février.

Un journaliste de France 24 raconte son expérience à Reporters sans frontières :

On est arrivé le vendredi 19 février vers 1 heure du matinée. Nous avons été contraints de passer la nuit à l’aéroport et n’avons pu sortir que dans l’après-midi. Notre matériel de retransmission a été confisqué. Cela n’a pas été le cas de tous les journalistes, certains n’ont pas eu de problèmes. On a été chanceux, on nous a délivré un visa de deux semaines. Les suivants n’ont eu que des visas de 72 heures, comme cela a été le cas pour l’équipe de France 2. A notre arrivée, on a vu un journaliste de la BBC se faire embarquer et son matériel confisquer. De notre côté, malgré les promesses faites par les autorités, notre matériel ne nous a pas été rendu. Ne pouvant travailler en direct, on envoyait nos sujets par Internet.

Les autorités d’Arabie saoudite et du Qatar, craignant la contagion des révolutions tunisienne et égyptienne, ont pris les devants, bloquant de nouveaux sites Internet.

En Arabie saoudite, deux nouveaux sites (http://dawlaty.info/ et http://www.saudireform.com/), mis en place après l’avènement des mouvements de protestation en Tunisie et en Egypte et demandant que des réformes voient également le jour dans le royaume, ont été bloqués par l’Autorité en charge des communications et de l’information, qui est également le fournisseur d’accès à Internet dans le royaume.

Par ailleurs, la page Facebook “Revolutionary nostalgia”, sur laquelle l’auteur demande des réformes en Arabie saoudite, a également été bloquée.

A noter que le 23 février dernier, les autorités saoudiennes ont arrêté le Sheikh Dr. Khalid Al-Majid, professeur de jurisprudence au département de droit de l’université de l’Imam, suite à la publication d’un article, publié sur le site du magazine Royaah, intitulé “Et si les Saoudiens disaient : le peuple veut le renversement du régime ?” (lire : http://www.royaah2.net/detail.php?id=1022).

Au Qatar, les autorités ont arrêté, le 1er mars dernier, un blogueur et militant des droits de l’homme, Sultan Khulaifi. Il a été transféré dans un lieu inconnu. D’après les informations recueillies par Reporters sans frontières, Sultan Khulaifi aurait été arrêté du fait de ses écrits, sur son blog (http://binkhaleefa.blogspot.com), en faveur des droits de l’homme et de la démocratie au Qatar.

IRAK

Le lundi 7 mars, les autorités ont interdit la couverture en direct des manifestations organisées place de la Libération à Bagdad. Près de 400 personnes se sont rassemblées dans le centre de la capitale irakienne afin de protester contre l’absence de services publics et exiger la démission du président de l’assemblée provinciale et de ses membres. Par ailleurs, deux journalistes du journal Al-Sabah, Ahmed Abdel Hossein et Ali Al-Sumeri, ont été interpellés à l’issue de la manifestation, alors qu’ils se dirigeaient vers les bureaux du journal. Après avoir été menacés et insultés, ils ont été relâchés une heure plus tard.

Ces incidents interviennent alors même qu’un accord aété passé entre le commandement militaire à Bagdad et le Journalistic Freedom Observatory le 1er mars dernier dans lequel, le commandement militaire s’engagait à laisser les SNG utilisés par les chaînes satellitaires accéder aux lieux des manifestations.

Le vendredi 4 mars à Bassorah (495 km au sud de la capitale irakienne), de nombreux journalistes ont été victimes de violences de la part des forces de l’ordre, malgré l’engagement des autorités irakiennes à respecter le travail des professionnels de l’information. Certains d’entre eux ont été blessés par les matraques électriques utilisées par les forces anti-émeutes lorsqu’elles ont tenté de disperser les manifestants.

D’après les informations publiées dans le journal Sumariya News, cinq journalistes ont été victimes de violences physiques et verbales par les forces de l’ordre alors qu’ils couvraient les manifestations : Nabil Al-Jourani, un photographe de l’agence Associated Press ; Mohamed Al-Rased, cameraman de la chaîne satellitaire Al-Alam ; Muntazer Al-Amer, reporter pour l’agence d’informations en ligne Al-Mustaqbal ; Shehab Ahmed, correspondant pour Baghdad News Agency, et Haydar Al-Mansouri, le responsable de la branche locale du Syndicat des journalistes, alors qu’il essayait de pacifier la situation.

D’après les déclarations de Haydar Al-Mansouri à Sumariya News, Nabil Al-Jourani, qui a un temps perdu connaissance, Shehab Ahmed, victime d’une commotion cérébrale, et Mohamed Al-Rased, blessé à la tête, ont été transférés à l’hôpital Al-Sadr. Muntazer Al-Amer a quant à lui eu le bras cassé.

Pour Haydar Al-Mansouri, les journalistes ont été délibérément attaqués par les forces anti-émeutes, craignant que les événements de ce vendredi 4 mars n’aient des conséquences négatives importantes sur la situation de la liberté de la presse dans la province de Bassorah.

Pour sa part, le général Hassan Ali Mali, chef de la police à Bassorah, a reconnu dans une interview à Sumariya News, que des ordres avaient été donnés à ses agents d’attaquer les journalistes pendant les manifestations, ajoutant que l’incident n’était cependant pas prémédité.

En réaction, les journalistes ont annoncé leur intention de refuser de couvrir l’ensemble des activités de la police tant que des sanctions ne seront pas prises à l’encontre des auteurs de ces violences. Ils demandent la constitution d’une commission d’enquête mixte, composée de membres de l’armée, de la police, du gouvernement local et de représentants de la profession, menaçant de préparer un sit-in si leurs revendications n’étaient rapidement pas satisfaites.

Près de 300 personnes étaient rassemblées pacifiquement le 4 mars dernier, place Abdel Karim Qassem, devant le siège du gouvernement de Bassorah pour protester notamment contre les coupures d’eau et d’électricité.

Reporters sans frontières rappelle la violence dont ont été victimes les journalistes dans de nombreuses villes du pays, principalement à Bagdad, au cours des manifestations du 25 février dernier, rebaptisé “Jour de la colère” : http://fr.rsf.org/irak-journee-noire-pour-la-liberte-de-01-03-2011,39644.html.

KURDISTAN IRAKIEN

Le 6 mars à l’aube, les locaux de la radio Dang (Voix) ont été détruits par des forces armées et le matériel saccagé dans la ville de Kalar (160 km au sud de Suleimanieh).

Jaza Muhammad, le propriétaire de la radio, a confié à Reporters sans frontières que la station avait déjà reçu des menaces, “mais nous pensions que ces menaces n’avaient que pour seule finalité de nous faire taire, afin que nous n’évoquions pas la situation au KRG, ni les manifestations à Suleimanieh et à Kalar. Nous étions loin de penser que nous pourrions faire l’objet d’une telle violence. Soit le matériel a été confisqué, soit il a été vandalisé.” Il ajoute : “Nos locaux sont situés juste à côté du commissariat et des bureaux des Asayesh, aussi n’avons nous pas pensé à protéger davantage la radio. Nous n’avions qu’un garde, qui a été kidnappé le temps que les hommes armés démolissent tout à l’intérieur.”

Cette radio créée en 2009 est la seule radio indépendante dans la ville de Kalar. Le propriétaire a porté plainte. Le maire de la ville a demandé l’ouverture d’une enquête.

Reporters sans frontières rappelle que le 20 février dernier, les locaux de la chaîne de télévision satellitaire Naliya Radio and Television (NRT) à Suleimanieh ont fait l’objet d’un raid criminel, et que bâtiments abritant la chaîne de télévision de KNN à Erbil, et sa station de radio, ont été incendiés le 17 février (lire la lettre ouverte à Massoud Barzani, Président du KRG :http://fr.rsf.org/irak-entre-menaces-de-mort-et-28-02-2011,39633.html).

En outre, Shaswar Mama, un reporter de la chaîne NRT à Raniya, a reçu des menaces de mort le 6 mars dernier. “Une personne m’a appelé sur mon portable pour me demander d’arrêter de couvrir les manifestations, sans quoi je devrais me méfier même de mon ombre”, a-t-il raconté à Reporters sans frontières.

Les manifestants sur la place de la Liberté à Suleimanieh ont violemment empêché les journalistes de la chaîne de l’Union patriotique du Kurdistan, Kurdsat, de filmer le rassemblement le 6 mars dernier, accusant la chaîne de ne pas couvrir de manière neutre les manifestations.

YEMEN

Le 7 mars 2011, le journaliste Salah Al-Mansoub, correspondant du site Al-Wahdawi Net, a été attaqué par des inconnus dans la ville Ad-Dali, alors qu’il prenait des photos d’une manifestation de soutien au président Ali Abdullah Saleh.

La veille au matin, des hommes - armés par des Jambiya, sabres traditionnels - ont agressé Saber Al-Jabri, correspondant pour la chaîne d’information saoudienne Al-Akhbariya Al-Saoudiya, et son cameraman Kamal Al-Samadi à Sanaa, alors que les journalistes préparaient un bulletin d’information sur les événements au Yémen. Des passants leur sont venus en aide.

Le journaliste Adel Omar du site Al-Wahdawi Net et correspondant pour Mareb Press a également été blessé quand des partisans du régime ont envahi la place de la Liberté dans la région d’Ibb, au sud de la capitale. Il a été atteint à la poitrine par un jet de pierre lancé par des partisans. Sa caméra a été confisquée. D’après les informations recueillies par Reporters sans frontières, les forces de sécurité étaient présentes au moment de l’incident, mais ne sont pas intervenues.

Le site Yemen Online, qui publie des informations en anglais et en arabe, a fait l’objet d’une tentative de piratage consistant à manipuler son contenu et ses images. L’administration du site a déclaré vouloir déménager le site sur des serveurs à l’étranger afin d’en assurer la sécurité, prenant au sérieux la récente attaque. Le propriétaire du site, Jamal Al-Awadhi, dit avoir reçu plusieurs appels de membres du parti au pouvoir critiquant la ligne éditoriale des reportages sur la situation actuelle au Yémen.

Le 4 mars, le journaliste Mohammed Al-Jaradi du journal indépendant Al-Ahali a été attaqué par des sympathisants du pouvoir sur la place du Changement à Sanaa. Il a été insulté et a eu la main cassée.

Le 2 mars dernier, des inconnus ont saccagé la maison du rédacteur en chef du journal Al-Hurra, Nasser Abdullah Aldibibi, avant d’y mettre le feu. Le journaliste avait auparavant reçu de nombreuses menaces de mort suite à la publication, le 23 février dernier, du numéro 15 du journal, qui titrait “Dégage”.

Dans le sud du pays, à Aden, les autorités ont empêché la circulation de plusieurs journaux. Hadith Al-Madina, Al-Diyar, Al-Masdar et Al-Thaury ont été saisis en dépit de tentatives du Syndicat des journalistes de négocier la fin du blocage avec le département de la sécurité de la province.

L’organisation rappelle que le site d’informations Al-Masdar Online, très populaire dans le pays, est toujours inaccessible sans que les responsables politiques expliquent la raison de ce blocage. Le seul fournisseur de service Internet au Yémen, YemenNet Communications, a décliné toute responsabilité.

SYRIE

Le procès de Kamal Hussein Cheikhou, étudiant à la faculté de littérature à l’université de Damas, s’est ouvert ce lundi 7 mars 2011. Ce blogueur kurde a été arrêté à la frontière syro-libanaise, le 23 juin 2010, alors qu’il tentait d’entrer au Liban avec le passeport de son frère.

Auteur de nombreuses publications en ligne sur le site All4syria, il est poursuivi pour « publication d’informations ayant pour conséquence de nuire à l’honneur de la nation ». Il a entamé, le 16 février 2011, une grève de la faim, pour protester contre ses conditions de détention dans la prison d’Adra. D’après les informations publiées par différentes associations syriennes de défense des droits de l’homme, l’état de santé de ce blogueur de 32 ans s’est considérablement détérioré. Il aurait été transféré à l’hôpital pendant quelques jours. Le tribunal a décidé de reporter l’audience au 14 mars prochain.

L’agence de presse officielle SANA a annoncé, le 7 mars 2011, que le président syrien, Bashar al-Assad, avait décidé de grâcier 200 auteurs de délits et contraventions commis avant le 7 mars, ainsi que les auteurs de certains crimes malades ou âgés. Ce décret, qui ne concerne pas les détenus politiques, intervient quarante-huit heures avant l’anniversaire de l’arrivée au pouvoir du parti Baath.

Cette annonce intervient le jour où treize militants des droits de l’homme actuellement emprisonnés, dont les avocats Haytham Maleh et Anouar Bounni, ont déclaré avoir entamé une grève de la faim pour réclamer la fin de l’"oppression" en Syrie.

Reporters sans frontières exprime son inquiétude sur l’état de santé de Kamal Hussein Sheikhou et demande au autorités sa libération immédiate pour des raisons médicales et humanitaires.

Par ailleurs, Reporters sans frontières a appris le décès du blogueur Kareem Arbaji. Arrêté le 6 juillet 2007 par les services de renseignements militaires, il avait été condamné, le 13 septembre 2009, par la Cour suprême de sûreté de l’Etat de Damas, à trois ans de prison pour "publications d’informations mensongères de nature à affaiblir l’esprit de la nation" sur la base de l’article 286 du code pénal, suite à ses activités pour le forum en ligne, Akhawia. Il avait été libéré le 6 janvier 2010, suite aux démarches entreprises par les instances chrétiennes en Syrie auprès de la présidence de la République, arguant du mauvais état de santé de son père.

Depuis quelques temps, les autorités avaient exercé de nouvelles pressions sur lui. Il a succombé à un accident vasculo-cérébral, le 5 mars dernier au Liban. Il avait 31 ans.

JORDANIE

Près de 600 journalistes ont manifesté, le 7 mars 2011 à Amman, pour demander des “médias libres et indépendants”, rejetant toute forme de censure de la part des autorités.

L’intervention directe et indirecte du gouvernement dans la presse a tué le rêve des journalistes d’avoir des médias libres, capables de parler de la vérité”, ont déclaré plusieurs journalistes à l’Agence France Presse.

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