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Silvio Berlusconi étrangle la mauvaise pieuvre

Silvio Berlusconi étrangle la mauvaise pieuvre

Publié le mardi 8 décembre 2009. Mis à jour le mercredi 9 décembre 2009.
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"Les paroles sont comme des pierres et si elles sont jetées contre ceux qui sont déjà à risque... elles peuvent ressembler à une suggestion", a expliqué à Reporters sans frontières le journaliste italien Lirio Abbate, spécialiste de la mafia, en réaction aux propos de Silvio Berlusconi.

L’organisation est scandalisée par la déclaration du chef du gouvernement italien qui a menacé, samedi 28 novembre 2009, d’"étrangler" les auteurs de films et de livres sur Cosa Nostra, qui donneraient une piètre image de l’Italie à travers le monde. "Si je trouve qui est l’auteur de ’La Pieuvre’ et qui a écrit des livres sur la mafia, je jure que je l’étrangle", a déclaré M. Berlusconi lors d’une réunion publique à Olbia, en Sardaigne. Pour réagir à ces propos violents, l’organisation a recueilli les réactions de Lirio Abbate, journaliste italien spécialiste de la mafia et de la criminalité organisée.

"A l’heure où une dizaine de journalistes italiens vivent toujours sous protection policière pour avoir enquêté sur les activités mafieuses, les propos de Silvio Berlusconi sont plus que déplacés. Il est inadmissible qu’un chef de gouvernement européen puisse envoyer un tel signal. Enquêter sur les mafias est plus que jamais nécessaire, notamment pour dévoiler la pénétration du crime organisé dans les milieux économiques. Les journalistes qui prennent le risque d’informer sur les activités mafieuses doivent impérativement être soutenus et non pas menacés d’être étranglés, contraints au silence ou à la complaisance", a déclaré Reporters sans frontières.

Reporters sans frontières a recueilli les réactions de Lirio Abbate, journaliste spécialiste de la criminalité organisée, le seul à avoir été présent au moment de l’arrestation du chef mafieux Bernardo Provenzano. Lirio Abbate a couvert les enquêtes et les plus importants procès contre les représentants de la mafia sicilienne, de la camorra et de la ’Ndrangheta calabraise. Il est l’auteur, avec le journaliste Peter Gomez, du livre ’Les complices’, sur les collusions entre la mafia et le monde politique italien. Au mois de septembre 2007, les agents de police responsables de sa sécurité ont déjoué un attentat organisé contre lui. Au mois d’octobre de la même année, le chef mafieux Leoluca Bagarella a lancé publiquement un avertissement au journaliste. Régulièrement menacé, Lirio Abbate vit toujours sous escorte policière, en dehors de la Sicile.


"Un chef de gouvernement qui imagine, même si c’est de façon métaphorique, le meurtre d’un auteur seulement parce qu’il écrit des livres sur la mafia, finit par soutenir dangereusement ces organisations criminelles qui, depuis longtemps déjà, se préparent à exécuter leur condamnation à mort. La mafia est là, elle existe, il est nécessaire d’en parler. Et il est fondamental de la dénoncer. Ne pas en parler ne signifie pas résoudre le problème comme le souhaiterait le Premier ministre italien, Silvio Berlusconi. En effet, couvrir la criminalité organisée par le silence – afin qu’elle puisse mieux agir en sourdine – est aussi la thèse soutenue par les derniers chefs mafieux, encore en cavale, en Sicile. Et la déclaration de Berlusconi – faite sur le ton de la blague ou sérieusement, peu importe – épouse le langage des criminels qui ont tué tant de citoyens italiens et de représentants de l’Etat.

Heureusement, dans ce pays, il existe encore des personnes qui parlent et écrivent sur la mafia, qui en dénoncent les crimes et les collusions avec les pouvoirs forts et, ainsi faisant, ils luttent contre le silence et l’oubli. Il ne s’agit cependant pas d’une tâche facile. Ces personnes font face à des risques quotidiens, des menaces de mort. Or, le travail ou la vie d’un journaliste et d’un essayiste ne devraient pas être mis en péril, surtout dans un pays occidental démocratique. En Italie, ceci arrive encore aujourd’hui. Pour cette raison, les journalistes et les écrivains concernés devraient être soutenus et aidés par la société. Ce qui heureusement se produit souvent. Mais lorsque leur travail d’investigation et d’analyse porte atteinte – comme cela arrive de plus en plus dans notre pays – aux intérêts des mafieux, qui accroissent leur pouvoir avec l’aide de certains représentants politiques, on est confrontés au black-out de l’information. Et c’est justement dans ces cas que le silence, l’indifférence et l’oubli triomphent.

Récemment, la tension est montée d’un cran et les dangers encourus par ces professionnels de l’information se sont multipliés. Or, les déclarations de Silvio Berlusconi les transforment en des cibles potentielles encore plus exposées. Pour les journalistes qui, depuis des années, sont sous escorte policière à cause de la condamnation à mort d’une mafia qui ne veut pas exister médiatiquement, les récents propos de notre Premier ministre augmentent considérablement leur vulnérabilité. Les paroles sont comme des pierres et si elles sont jetées contre ceux qui sont déjà à risque...elles peuvent ressembler à une suggestion. Ou plutôt à une sorte d’incitation à l’égard de ceux qui ont déjà très envie d’enlever le cran de sûreté de leurs armes. Pour cette raison, avant que ce ne soit trop tard, il est nécessaire que le chef du gouvernement change d’attitude et se déclare publiquement du côté de ceux qui écrivent contre la mafia et contre leurs complices politiques."

Lirio Abbate

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