Reporters sans frontières

Iran

Publié le vendredi 11 mars 2011. Mis à jour le samedi 12 mars 2011.
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L’Iran a, cette année encore, intensifié la répression et la surveillance en ligne. En périodes de troubles et de manifestations, les autorités ont recours à des ralentissements d’Internet et à des coupures ou perturbations des réseaux de téléphonie. Le régime poursuit sa diabolisation des nouveaux médias, qu’il accuse de servir les intérêts étrangers. Plusieurs net-citoyens ont été condamnés à mort.

Un durcissement et un élargissement de la censure sur Internet

En janvier 2011, les autorités ont finalisé la mise en place de la première "cyberpolice" iranienne, afin de renforcer son contrôle du Net. Annoncée six mois plus tôt par Ebrahim Jabari, l’un des commandants des Gardiens de la Révolution, cette "cyberarmée" est déjà responsable des actions de répression contre des réseaux en ligne qualifiés de "destructeurs", et de l’arrestation de centaines de net-citoyens. Cette nouvelle mesure renforce encore l’homogénéité de la politique de censure iranienne.

Les fournisseurs d’accès à Internet louent déjà la bande passante à la Compagnie des Télécommunications d’Iran (CTI), contrôlée par les Gardiens de la Révolution, qui est chargée d’ordonner le blocage des sites. Les autorités se targuent de leur succès dans le domaine de la censure, affirmant bloquer des millions de sites. Dans les faits, des milliers de sites et des millions de pages associées sont aujourd’hui inaccessibles en Iran. Sous l’administration Ahmadinejad, la censure des sites d’information traitant de politique ou de droits de l’homme s’est considérablement renforcée.

Des logiciels de filtrage développés en Iran sont utilisés pour renforcer le blocage. Les critères de censure sont définis par un comité, en charge de déterminer les sites non autorisés. En janvier 2010, les autorités avaient publié une “liste des délits d’Internet”, dressée par un “comité d’experts”, qui instaurait déjà un véritable filtrage du Net. Sont concernés les “contenus contraires à la morale sociale”, “aux valeurs religieuses”, “à la sécurité et à la paix sociale”, “hostiles aux responsables et aux organes gouvernementaux”, “permettant de commettre un délit”, incluant notamment le contournement de la censure ou des systèmes de filtrage. Il est également interdit de “vendre des logiciels pour contourner les systèmes de filtrage”. Cette liste complète la loi votée il y a plus d’un an par le parlement iranien, et qui prévoit notamment des sanctions allant jusqu’à plusieurs années de prison. Au moins deux net-citoyens ont été arrêtés pour utilisation de logiciels de contournement de la censure.

Le “comité d’experts” réunit des membres de plusieurs branches du gouvernement et de l’organe judiciaire. Y siègent des représentants du ministère de la Communication et des Technologies de l’Information, du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique, du ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale, ainsi que le procureur général de Téhéran.

Les censeurs combinent blocage d’URL et filtrage de mots-clés. Ils suivent de près l’actualité. Les sites de l’agence de presse Reuters et de Yahoo ! seraient censurés depuis les émeutes en Tunisie et en Egypte. Google serait également partiellement bloqué : des liens vers des sites étrangers d’information seraient remplacés par des pages officielles.

Révélatrice des divisions internes au pouvoir, une censure des sites conservateurs a été mise en place. En octobre 2010, plusieurs sites d’informations avaient été bloqués, notamment ceux de trois grands ayatollahs influents, les ayatollahs Saanei (saanei.org), Bayat Zanjani (bayatzanjani.net) et Dastgheib (dastgheib.ir), inaccessibles depuis le 3 octobre 2010.

En février 2010, la messagerie Gmail avait été suspendue. Un service de messagerie nationale devrait prochainement être lancé selon les autorités. Plusieurs sites, tels que RadioZamaneh ou Twitter ont fait l’objet d’attaques. Les plates-formes de blogs comme blogfa.com ne sont pas bloquées dans leur intégralité, mais des blogs individuels sont rendus inaccessibles. Les sites participatifs d’échange de photos ou de vidéos sont également visés par la censure : Flickr, Photobucket et YouTube sont bloqués.

La propagande du régime contre Internet et les réseaux sociaux

Le gouvernement semble avoir lancé une véritable offensive contre les réseaux sociaux, qui s’est intensifiée depuis leur rôle présumé dans la contestation de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Cette guerre est également une guerre de propagande qui fait appel sans vergogne à la théorie du complot.

En septembre 2010, une télévision iranienne d’Etat a déclaré que Facebook et Twitter étaient les ennemis cachés du pays (“Country’s Hidden Enemies”) , utilisés par les services secrets de l’Occident pour recruter de nouveaux membres et récolter des informations. Facebook et Twitter sont accusés d’être impliqués dans une guerre psychologique et de propagande (“a psychological and propaganda war”). Selon diverses sources, le régime recruterait des hackers internationaux pour servir ses intérêts. Fin 2008, les Gardiens de la Révolution avaient annoncé leur intention de créer 10 000 blogs pour soutenir les milices paramilitaires iraniennes, les Basij, et promouvoir les idées du régime. Plusieurs sites et blogs ont été créés pour diffuser la propagande et infiltrer les réseaux sociaux, qu’ils utilisent notamment pour propager des appels à la haine.

Le gouvernement, par le biais de sa cyberarmée, s’est lui même livré à plusieurs reprises à des cyberattaques, pour des raisons politiques, sur différents sites d’opposition ou d’information comme Jaras News, Kalameh, Balatarin, etc. Dans la matinée du 14 février 2010, jour de manifestation, Fararu.com et le site sahamnews.org, proche du leader de l’opposition Mehdi Karoubi, ont été victimes de cyberattaques. Le site, pourtant sécurisé, de Voice of America (VOA) a également été attaqué. Des hackers, se revendiquant membres de la “cyberarmée”, ont réussi à publier des messages sur la page en persan, appelant à la fin de l’“ingérence américaine dans le monde musulman” et ont qualifié le média d’“outil d’espionnage des Etats-Unis”.

Le régime espionne également les cyberdissidents et tente d’infiltrer les réseaux sociaux, bloquant différents profils Facebook. Le 18 décembre 2009, la “cyberarmée iranienne” était parvenue à pirater Twitter. Le site affichait le message suivant : “Ce site a été piraté par la cyberarmée iranienne : iranian.cyber.army@gmail.com”. En janvier 2010, le moteur de recherche chinois, Baidu, a également été la cible de cyberattaques, probablement pour contrer le soutien des internautes chinois au peuple iranien. Enfin, le régime a récemment lancé un appel à la délation en ligne, avec le site Gerdab (“vortex”), piloté par le Centre de surveillance des délits organisés

Depuis sa création en mars 2009, le Centre de surveillance des délits organisés, mis en place par les Gardiens de la Révolution, a participé activement à la traque des net-citoyens, en permettant leur identification et leur arrestation. Dès mars 2009, le centre avait officiellement annoncé le démantèlement d’un réseau Internet “malveillant” et l’arrestation de plusieurs modérateurs des sites incriminés. Quelques jours plus tard, les “aveux” et les photos des responsables avaient été diffusés, notamment par le site Gerdab. Dans des confessions forcées, les accusés avaient déclaré œuvrer contre l’islam et le régime, et reconnu leur intention de “détourner” la jeunesse iranienne par la diffusion de sites pornographiques. Ils avaient également dû avouer leur participation à un complot soutenu par les Américains et les Israéliens.

Certains opposants au régime ont créé leur propre cyberarmée, la “cyberarmée verte”, qui emploie parfois les mêmes méthodes que le régime. Des militants ont notamment attaqué le site de la milice des Basij, moghavemat.ir, des sites d’individus ou d’agences iraniennes proches du gouvernement, à l’instar de FarsNews. En 2010, cette cyberarmée verte a également publié des photos de personnes soupçonnées d’être des agents du gouvernement.

Ralentissement du réseau et censure des SMS

La vitesse de la bande passante est lente. Le ministère de la Communication a interdit sur décret l’accès au haut-débit (limité à 520 kb/s) aux foyers et cybercafés. La vitesse des connexions individuelles en Iran ne dépasse pas 128 kb/s. Cet obstacle technique limite la capacité des internautes à télécharger photos et vidéos. Selon l’ITU, le taux de pénétration d’Internet en Iran est le sixième plus important de la région. Cependant, la lenteur de sa connexion fait figurer le pays en 15ème position d’un classement régional sur l’accès à Internet. Pire encore, selon SpeedTes, l’Iran atteint la 176ème place (en terme de vitesse de connexion) lorsque l’enquête est menée sur un total de 185 pays.

En période de troubles, la vitesse est volontairement ralentie. Suite à la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, le régime avait notamment brouillé les moyens de communication. Deux jours avant le vote de la présidentielle, les autorités avaient déjà coupé le réseau SMS et ralenti le débit sur Internet. En juin et en juillet 2010, elles avaient procédé à une coupure systématique des réseaux des téléphones portables dans le centre des grandes villes lors des manifestations renforçant ainsi le ralentissement du réseau.

Dès le 10 février 2011, suite aux différents appels, via Internet, à manifester, à l’occasion de l’anniversaire de la révolution islamique, le 14 février, la vitesse de la bande passante a été fortement ralentie dans plusieurs grandes villes du pays. Comme à l’approche de chaque rendez-vous de l’opposition et de possibles manifestations, les autorités ont renforcé la censure de tous les supports et médias susceptibles de relayer l’appel à la mobilisation. Les sites d’informations indépendants ou jugés proches de l’opposition, comme Jaras News, Kalameh, ou Balatarin – ce dernier étant l’un des bastions en ligne du mouvement de contestation – et Gooya news – l’un des sites d’informations les plus populaires – ont été bloqués. Deux sites d’informations, fararu.com et sahamnews.org, le second étant proche du leader de l’opposition, Mehdi Karoubi, sont devenus inaccessibles pendant plusieurs heures après avoir subi plusieurs attaques. Gmail, Google Reader et Yahoo ! ont été rendus difficilement accessibles dans plusieurs régions du pays. Le terme “Bahman”, qui correspond au 11ème mois du calendrier persan, a rejoint la liste noire des mots-clés filtrés. Les blogueurs ont reçu l’ordre de retirer de leurs sites toutes photos des manifestations. L’utilisation des téléphones portables et des SMS a également été fortement perturbée. Le même scénario s’est reproduit à l’occasion des manifestations du 20 février.

Escalade de la répression contre les net-citoyens : des peines records, le plus jeune blogueur emprisonné et des condamnations à mort

Les autorités utilisent la loi sur la presse, le code pénal et la loi de 2009 sur la cybercriminalité pour poursuivre les internautes. L’article 18 de cette dernière prévoit jusqu’à deux années de prison et une amende pour toute personne reconnue coupable de “diffusion de fausses informations susceptibles de troubler l’opinion publique”. En vertu des articles 500 et 514 du code pénal, “quiconque insulte le guide suprême Khomeiny, fondateur de la République islamique d’Iran, ou les dirigeants du pays, encourt une peine d’emprisonnement de six mois à deux ans” (art. 514) et “quiconque est à l’origine de propagande contre l’Etat est passible de trois mois à un an de prison” (art. 500).

Cette année encore, les internautes, en particulier les opposants ou les militants des droits des femmes, ont été victimes de nombreuses arrestations, convocations et menaces, de la part des autorités. Le gouvernement a créé de nombreux VPN (réseaux privés virtuels) afin de recueillir des informations sur les dissidents. Sept net-citoyens sont toujours emprisonnés dans le pays.

Le 16 février 2011, en réaction aux récentes manifestations Mohammad Hussein Khoshvaght, directeur du site fararu.com, et Gholam Ali Dehgan, directeur du site aftabnews.ir, ont été arrêtés par des agents du ministère des Renseignements. Ils ont ensuite été relâchés.

Le 22 septembre 2010, Noushin Ahmadi Khorasani, rédactrice en chef du site l’Ecole féministe, a notamment été convoquée et interrogée par la 5ème chambre du tribunal de la Révolution de Téhéran situé dans la prison d’Evin, avant d’être relâchée sous caution. Le 8 juin 2010, la blogueuse, journaliste et militante des droits de la femme, Jila Bani Yaghoob, a été condamnée par la 26ème chambre du tribunal de la Révolution de Téhéran à un an de prison ferme et trente ans d’interdiction d’exercer le métier de journaliste pour ses engagements. Différents sites “féministes” sont bloqués : we-change.org, roozmaregiha2.blogfa.com et pargas1.blogfa.com.

Hossein Derakhshan, blogueur irano-canadien, a quant à lui écopé de la plus lourde peine jamais prononcée contre un net-citoyen dans le pays : dix-neuf ans et demi de prison, cinq années d’interdiction d’activités politiques ou journalistiques et des amendes de 30 750 euros, 2 600 dollars et 200 livres. Il a fait appel mais attend toujours un nouveau procès. Cette peine disproportionnée a été suivie, en janvier 2010, de la condamnation du blogueur Navid Khanjani, un jeune étudiant, à douze ans de prison. Hossein Ronaghi Maleki, net-citoyen et défenseur des droits de l’homme, arrêté quant à lui, le 13 décembre 2010, par les Gardiens de la Révolution lors d’une “opération de démantèlement d’un réseau contre-révolutionnaire”, est accusé de production et d’utilisation de logiciels anti-filtrage, ainsi que d’aide et d’hébergement de sites et blogs actifs dans le domaine des droits de l’homme. Le net-citoyen, gravement malade et privé de soin, a été condamné à quinze ans de prison.

Le régime iranien utilise désormais l’excuse de la lutte contre la pornographie pour faire taire définitivement des voix dissidentes et renforcer sa mainmise sur l’information. Il applique également des peines exemplaires pour marquer les esprits. Deuxième pays quant au nombre d’exécutions après la Chine, l’Iran a condamné à mort, en décembre 2010, deux administrateurs de sites internet, Saeed Malekpour et Vahid Asghari, pour “agitations contre le régime” et “insultes à l’islam”. Les verdicts ont été envoyés à la cour suprême pour confirmation. Près de 70 personnes ont déjà été exécutées en Iran depuis le début de l’année.

Le gouvernement renforce la répression, en condamnant à mort, pour la première fois cette année, des individus possédant la double nationalité, devant une communauté internationale impuissante.

Saeed Malekpour, un informaticien de 35 ans, installé au Canada depuis 2004 possédant la nationalité canadienne, avait été arrêté en 2008 en Iran, alors qu’il rendait visite à son père mourant. Il a été condamné à mort pour avoir créé des sites à caractère pornographique. L’internaute aurait conçu un programme permettant la mise en ligne de photos, qui aurait été utilisé à son insu pour poster des images licencieuses. Vahid Asghari était lui aussi détenu depuis 2008. A l’instar de nombreux prisonniers, il a été maintenu pendant sept mois en isolement et torturé, afin qu’il avoue être l’organisateur d’un réseau pornographique blasphémant l’Islam. Les deux internautes géraient en réalité différents sites d’information et d’opposition.

Cette année, l’Iran s’est enfin tristement illustré en incarcérant Navid Mohebbi, 18 ans à l’époque des faits, le plus jeune blogueur au monde derrière les barreaux. Le net-citoyen, directeur du blog intitulé "les écrits de Navid Mohebbi" et militant des droits de la femme en Iran, a été arrêté le 18 septembre 2010, à son domicile, par huit agents du ministère des Renseignements. Battu au moment de son arrestation, il a été emprisonné dans une cellule avec des prisonniers de droit commun. Le blogueur a été accusé par les autorités d’"action contre la sécurité nationale" et d’"insulte envers le fondateur et le leader actuel de la République islamique" par le biais de "médias étrangers". Il lui est également reproché d’être membre du mouvement "un million de signatures pour obtenir la modification des lois discriminatoires envers les femmes”. Il a été condamné à trois ans de prison par le tribunal de la Révolution de la ville d’Amol (dans le nord du pays), mais a bénéficié d’une libération conditionnelle, le 25 décembre 2010.

Réactions de la communauté internationale

L’Union européenne a récemment rappelé que les sanctions à l’encontre de l’Iran ne pouvaient se contenter de punir la prolifération nucléaire, mais devaient également être appliquées contre les violations des droits de l’homme . L’eurodéputé conservateur britannique, Struan Stevenson, a récemment déclaré qu’il fallait “imposer des sanctions plus sévères au régime des mollahs pour ses violations flagrantes des droits de l’homme”.

La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, a récemment salué le “courage du peuple iranien” qui se refuse à abandonner sa liberté d’expression .

Malgré les risques, la blogosphère iranienne reste l’une des plus dynamiques au monde. Elle peut compter sur l’attention et la solidarité des blogueurs du monde entier, qui, au plus fort de la contestation en 2009, relayaient les images de la répression, ou lançaient des groupes de soutien sur Twitter via le hashtag #CN4Iran. Les internautes iraniens n’ont pas peur de la censure et ont appris à utiliser des outils de contournement, tels que UltraReach, FreeGate ou Nassim (la version persane) développés par le Global Internet Freedom Consortium aux Etats-Unis, et destinés à l’origine aux net-citoyens chinois. Les événements récents en Egypte et en Tunisie ont relancé la mobilisation sur Internet en Iran, mais aussi parallèlement la vigilance des censeurs. L’Internet persan traverse à nouveau une période de turbulences.

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