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"Le drame des journalistes au Guatemala", témoignage de José Pelico, un journaliste menacé de mort vivant sous haute protection

"Le drame des journalistes au Guatemala", témoignage de José Pelico, un journaliste menacé de mort vivant sous haute protection

Publié le jeudi 23 avril 2009. Mis à jour le mercredi 3 juin 2009.
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Reporters sans frontières publie le témoignage du journaliste et défenseur de la liberté de la presse de l’organisation Cerigua (Centro de Reportes Informativos sobre Guatemala), José Pelicó, contraint de vivre sous protection après avoir été menacé de mort par des individus armés. En avril dernier, Reporters sans frontières lui a attribué une bourse d’urgence afin qu’il puisse demeurer dans la résidence sécurisée où il est installé avec sa famille depuis 6 mois.

A dix ans déjà, j’aspirais à devenir journaliste pour un quotidien ou pour la radio. Aujourd’hui, j’ai réalisé mon rêve. Mais après dix ans dans la profession, je subis les conséquences de ce métier : ma famille et moi même sommes menacés de mort.

Selon l’Observatoire des journalistes du Cerigua, le crime organisé, le narcotrafic et les mafias menacent au quotidien la profession. L’Observatoire a averti, il y a deux ans, du risque d’infiltration des groupes mafieux au sein de la société guatémaltèque. Ceux-ci ont trouvé au Guatemala un terrain idéal pour s’établir, grâce à l’impunité qui règne dans les institutions, et notamment au sein de la police, dont les dirigeants se targuent pourtant de réussir la lutte contre la criminalité. La réalité est tout autre dans un pays où la violence tue quotidiennement 17 personnes en moyenne.

Les actes de ces organisations criminelles touchent particulièrement la presse régionale et locale. Personne ne se risque à mentionner la présence des cartels de la drogue dans des lieux comme San Marcos, Huehuetenango, Quetzaltenango, El Quiché, Alta Verapaz, El Petén et Puerto Barrios, où opèrent ces groupes mafieux.

Le silence s’est emparé des journalistes dans les zones rurales, intimidés voire parfois cooptés par les membres de la mafia. Ces derniers sont considérés comme des “sauveurs”, et jouissent d’un certain prestige dans des communautés où les institutions de l’Etat font défaut.

Quand un journaliste prend le risque de dénoncer la prise de pouvoir et l’influence néfaste des mafias sur la vie institutionnelle du pays, il reçoit immédiatement des appels menaçants, des intimidations ou, plus grave : il est assassiné.

Il y a un an, Jorge Mérida, journaliste à Coatepeque, dans la région de Quetzaltenango, a été tué à son domicile après avoir reçu des menaces. Ce crime est resté impuni. Les enquêtes n’ont pas progressé ou n’ont pas été menées à leur terme.

Autre affaire consternante : Rolando Santis, journaliste du programme “Telecentro 13” de la chaîne privée Telecentro, a été lâchement assassiné le 1er avril 2009 alors qu’il revenait d’un reportage consacré à un acte criminel commis dans la zone rouge de la capitale guatémaltèque. Son cameraman a été grièvement blessé et se trouve toujours à l’hôpital.

Les deux journalistes avaient été menacés pour avoir mentionné deux cas similaires. Santis m’avait confié qu’il savait que les intimadations étaient le lot commun des journalistes. Malheureusement, il n’existe pas de dispositif officiel de protection des journalistes. Santis a payé de sa vie le fait d’être un journaliste combatif, de dénoncer les exactions contre la population, d’enquêter sur les activités du crime organisé dans la capitale.

Selon les informations des journaux locaux, quelque temps avant son assassinat, Rolando Santis avait collecté des renseignements sur une résidence où les autorités ont trouvé par la suite de la drogue et des armes sophistiquées.

Le bureau du ministère public, chargé des attaques contre les journalistes et syndicalistes, créé pour enquêter sur les attaques contre la presse, persécute les radios communautaires et ne remplit pas son rôle d’investigation et de protection.

Nous, journalistes, affligés par ce crime contre notre confrère, nous nous interrogeons. Combien de temps encore devrons-nous attendre pour que les autorités guatémaltèques garantissent la liberté d’expression. Combien d’autres victimes devront encore payer pour qu’une action concrète soit menée ? Quand les journalistes pourront-ils exercer leur profession en totale liberté ?

Pour ma part, l’avenir me fait peur. Ma famille est aussi une victime et je ne veux pas l’abandonner. J’ai peur, à cause de ces personnes qui, gênées par les dénonciations des journalistes, n’hésitent pas exécuter leurs menaces, comme le prouvent l’assassinat de Mérida et celui de Santis.

Cependant, je trouve un peu de répit grâce à la solidarité démontrée par des personnes, des institutions, des collègues et des confrères. Je dois les remercier de l’aide qu’ils m’ont apportée depuis que je suis la cible d’actes d’intimidations.

Je bénéficie actuellement de mesures de protection, ordonnées par la Commission interaméricaine des droits de l’homme au gouvernement du Guatemala. Mais ces mesures ne garantissent pas totalement ma sécurité ni celle de ma famille. Le gouvernement n’engage pas suffisamment de moyens. Malgré l’immense danger encouru, nous n’avons que deux agents à tour de rôle pour nous protéger. Ce dispositif n’est pas sans conséquences sur ma vie quotidienne. Un exemple : ne pouvant pas me déplacer dans les transports en commun, je dois emprunter des taxis. Or cela a un coût, et ma situation financière ne me permet pas d’y faire face.

Autre exemple : je dois changer fréquemment de domicile, ce qui implique encore des coûts importants. Tous ces frais me privent de liberté. Sans parler des séquelles psychologiques pour mes enfants. Nous sommes prisonniers dans notre propre maison.

José Pelicó

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