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Lettre ouverte au Premier ministre Frank Bainimarama

Lettre ouverte au Premier ministre Frank Bainimarama

Publié le mardi 29 juin 2010.
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Monsieur Frank Bainimarama

Premier Ministre

Suva - Iles Fidji

Paris, le 29 juin 2010

Monsieur le Premier Ministre,

Reporters sans frontières condamne avec la plus grande fermeté votre décision de promulguer, le 28 juin 2010 le Media Industry Development Decree 2010 qui marque un retour en arrière dangereux pour la liberté de la presse et le développement du secteur des médias.

La presse des Fidji a longtemps été un modèle pour le reste du Pacifique. La présence de journaux écrits, de radios et même de télévisions faisant preuve d’indépendance a permis aux journalistes fidjiens de remplir leur devoir d’information dans de bonnes conditions.

Ce décret fait courir le risque de voir des journalistes fidjiens jetés en prison, alors que la tendance mondiale est à la dépénalisation des délits de presse. En effet, le texte prévoit des peines de prison pour avoir mis en danger l’ordre et l’intérêt publics. Les journalistes et les responsables de médias pourront être jugés par un Tribunal des médias qui sera également chargé d’intervenir dans le contenu de la presse et des médias audiovisuels.

C’est déplorable et surtout cela va accroître le niveau d’autocensure déjà élevé depuis le coup d’Etat qui vous a porté au pouvoir en 2006. Certes, ce texte n’est pas aussi liberticide que les dispositions des "Public Emergency Regulations 2009" qui ont institutionnalisé la censure préalable et officielle, mais il inscrit dans le marbre une volonté de contrôle et de censure des médias.

En raison des "Public Emergency Regulations 2009", la critique de votre politique a pratiquement disparu des colonnes de la presse fidjienne. Les journalistes peuvent encore traiter de nombreux sujets économiques, sociaux, culturels ou sportifs, mais l’analyse critique d’une vie politique déjà très encadrée, est absente.

Le seul titre important ayant résisté à cette reprise en main est le Fiji Times, aujourd’hui directement menacé de disparaître en raison d’une disposition particulière du Media Industry Development Decree. En effet, le texte prévoit que tout média fidjien doit être détenu à 90 % par des actionnaires locaux, alors que le Fiji Times est actuellement la propriété du groupe de presse australien News Limited de Rupert Murdoch. Selon le décret, les propriétaires du quotidien le plus populaire du pays ont trois mois pour le vendre ou le fermer.

Il est inacceptable qu’une loi soit tout rédigée en particulier pour punir un média jugé trop "négatif". On peut ainsi remarquer que le texte prévoit que tous les directeurs de médias doivent être de nationalité fidjienne et résidents depuis au moins trois ans, afin d’empêcher la présence de journalistes expérimentés étrangers à la tête du Fiji Times ou d’autres médias du pays.

Afin d’effrayer patrons de presse et journalistes et rappeler la fermeté de votre gouvernement, le procureur général Aiyaz Sayed-Khaiyum a déclaré : "Je veux bien préciser que tout média qui ne respecterait pas les contraintes de la loi devra cesser d’exister comme média et devra répondre de ce délit en vertu du décret."

Nous déplorons par ailleurs que les Public Emergency Regulations 2009 soient toujours en place, malgré des promesses officielles de levée de cet état d’exception.

En raison de l’obstination de votre gouvernement à vouloir censurer la presse privée de votre pays, nous soutenons l’adoption de sanctions internationales pour dénoncer la promulgation et l’application stricte de ces régulations et décrets. Il est à noter que les Fidji ont perdu 73 rangs dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières en 2009. Le pays a chuté à la 152e place sur 175.

Nous vous invitons à mettre fin à l’isolement international de votre pays en annulant les Public Emergency Regulations et le Media Industry Development Decree. En effet, votre politique empêche la communauté internationale, notamment l’Union européenne, de reprendre une coopération étroite avec votre pays. De fait, ces régulations liberticides que vous avez mises en place punissent le peuple fidjien et hypothèquent les aides au développement dont la société et l’économie ont tant besoin. Il est de votre entière responsabilité de ne plus faire peser ce risque à votre pays.

En espérant que vous porterez une attention particulière à nos remarques, je vous prie d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de ma très haute considération.

Jean-François Julliard

Secrétaire général

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