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La presse et le monde culturel cèdent-ils vraiment à l'autocensure ? (2)

La presse et le monde culturel cèdent-ils vraiment à l’autocensure ? (2)

Publié le vendredi 5 mars 2010.
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Reporters sans frontières poursuit sa réflexion sur l’état de la liberté d’expression et de l’auto-censure au Danemark, en publiant chaque semaine l’interview d’une figure de la presse, des médias ou des arts.

Nous présentons aujourd’hui la contribution de Carsten Jensen, écrivain et journaliste danois, très critique du gouvernement libéral-conservateur, et qui vient d’être récompensé du prix Olof Palme pour sa défense "courageuse, engagée et déterminée" des droits de l’homme.


La liberté d’expression est-elle menacée au Danemark ?

Non. Évidemment, il y a le cas de Kurt Westergaard. Quand quelqu’un pénètre dans sa maison et essaie de le tuer, il s’agit là d’une menace indéniable. Mais la question est de savoir s’il ne serait pas un symbole et donc une exception. Ou bien, si toute personne, qui ferait la même chose que lui, risquerait de subir le même sort. Je pense, pour ma part, qu’il est un cas isolé.

Alors pourquoi la question est-elle constamment débattue au Danemark ?

C’est difficile à comprendre. Peut-être disposons-nous d’une liberté d’expression très protégée, mais nous avons perdu l’habitude d’en faire usage, si ce n’est pour dire aux musulmans à quel point ils sont mauvais. À vrai dire, je serais surpris d’apprendre qu’il y a des artistes ou des écrivains qui veulent critiquer l’islam dans leur art ou leurs travaux et y renoncent de peur de subir des représailles.

Vous-même n’avez jamais fait l’objet de menaces ?

Non. Et à mon avis, toute personne qui dirait le contraire ne chercherait qu’à se mettre en valeur. Je ne pense pas que des artistes ou des écrivains qui veulent dessiner des caricatures du prophète, ou bien écrire ou monter une pièce extrêmement critique à l’égard des musulmans, y renoncent. D’ailleurs, c’est devenu un sport national au Danemark que de maltraiter les musulmans. Regardez les déclarations des hommes politiques. Or personne ne les menace. Ils n’ont pas de gardes du corps. Ils ne se censurent pas quand ils parlent des musulmans. Au contraire. S’ils veulent attirer les électeurs, il faut qu’ils disent les pires choses possibles. Des choses absolument impensables hors du Danemark.

Pourquoi la question de la liberté d’expression est-elle constamment reliée à celle de l’islam au Danemark ?

C’est une conséquence du contexte politique. Mais aussi de la situation de la minorité musulmane, qui est plus importante que les autres minorités religieuses et vient souvent de sociétés pré-modernes, provoquant un clash des cultures, avec des difficultés d’adaptation, du chômage … Ce qui fait des musulmans une cible facile de l’anxiété et de la colère publiques. En outre, on ne peut pas nier que le terrorisme islamiste représente une menace globale, qui ajoute à la peur.

Mais cette question ne provoque pas d’autocensure chez les artistes et les écrivains ?

Quand Jyllands Posten a publié les caricatures du prophète en 2005, les journaux n’ont jamais réussi á trouver des illustrateurs prêts à dire qu’ils se limitaient dans leurs travaux par peur des représailles. Alors pourquoi le débat continue-t-il ? Évidemment, il est très important de définir une position claire concernant la liberté d’expression, qu’on approuve ou non les critiques constantes dont une religion fait l’objet. Cependant, le débat continue aussi parce que le Parti du peuple danois (extrême-droite), dont le seul programme est la haine contre les musulmans, le manipule. Ce n’est pas un parti qui monte dans les sondages. Il tourne autour de 12-13%. Mais il a une immense influence sur la scène politique, puisque la majorité libérale-conservatrice ne peut gouverner sans lui. Or pour conserver son pouvoir, il faut qu’il protége sa raison d’être. Car si les gens voient que les immigrés s’intègrent, ce qui est le cas, il cessera d’exister. C’est donc une lutte désespérée pour sa survie. Il faut donc qu’il maintienne le débat en vie. Et c’est ce qu’il fait. C’est comme un monologue que personne n’ose interrompre. La majorité, de peur de perdre le pouvoir, et l’opposition, en espérant retrouver le pouvoir en imitant la rhétorique du Parti du peuple.

Récemment, des élus de ce parti ont tenu des propos très violents contre les musulmans. Est-ce un abus de la liberté d’expression, contre lequel il faudrait légiférer ?

Non, absolument pas. La solution n’est pas de limiter la liberté d’expression. Ce n’est d’ailleurs jamais une solution en démocratie de réduire ses opposants au silence. On risquerait ainsi d’en faire des martyres. Non, la seule solution est que la majorité silencieuse se lève et réagisse.

(Photo : Isak Hoffmeyer)

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