Reporters sans frontières

Chine

Publié le lundi 12 mars 2012. Mis à jour le jeudi 8 mars 2012.
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La croissance fulgurante du web participatif, et ses effets sur les débats sociaux et politiques, complique chaque jour davantage la tâche des censeurs. L’intensification du contrôle et de la répression à l’encontre des net-citoyens et de leurs outils en ligne est symptomatique de la nervosité du régime face au Printemps arabe et du rôle de caisse de résonance joué par Internet et les réseaux sociaux.

Obsession du contrôle depuis le Printemps arabe

Le système de filtrage et de surveillance chinois, l’un des plus aboutis au monde, a été utilisé pour éviter tout risque de contagion des mouvements de contestation, notamment en retirant la majeure partie des références au Printemps arabe et aux mouvements Occupy Wall Street de l’Internet chinois. (lire le chapitre Chine du rapport 2011 sur les Ennemis d’Internet). Des blogs et micro-blogs ont été fermés, des mots clés comme “jasmin” ou “Egypte” ont été interdits. Il est impossible de combiner le mot “occuper” suivi d’une ville chinoise (ex : “Occupy Beijing”(占领北京)) pour effectuer une recherche web.

Le plénum du Parti communiste chinois (PCC), en octobre 2011, officiellement consacré aux “réformes culturelles”, a été l’occasion pour le gouvernement de légiférer à nouveau sur le contrôle du web. Une directive visant à préserver la “sécurité” et à élargir “l’influence” de la culture chinoise a été adoptée. Les mesures répressives sont justifiées par la nécessité de préserver un “Internet sain” pour les générations futures. La loi interdisant la divulgation de “rumeurs” sert en réalité de prétexte au gouvernement chinois pour faire taire les voix dissidentes et procéder à des arrestations arbitraires.

Le gouvernement a également imposé aux fournisseurs d’accès de réseaux publics Wi-Fi d’installer un logiciel, particulièrement onéreux, de traçage des internautes. Non contentes de renforcer le contrôle du trafic Internet, les autorités mettent désormais en place une censure économique, en forçant des cybercafés à renoncer à leur offre Wi-Fi, faute de fonds pour implanter les nouvelles mesures.

Invités à “boire le thé”...

Il s’agit d’un euphémisme utilisé pour signifier une convocation au poste de police. A la censure se sont conjuguées des vagues d’arrestations de blogueurs et net-citoyens. Détentions arbitraires, procès inéquitables, régulations liberticides et lourdes condamnations se sont récemment multipliés et les cyberdissidents ont été particulièrement ciblés. Soixante-huit d’entre eux restent emprisonnés pour leurs activités d’information en ligne, faisant de la Chine la plus grande prison au monde pour les net-citoyens.

Parmi eux :

  • le prix Nobel de la paix Liu Xiaobo (刘晓波), toujours emprisonné.
  • les cyberdissidents Chen Xi (陈西) et Chen Wei (陈卫) condamnés respectivement à onze et neuf ans de prison pour “subversion”.
  • le cyberdissident Li Tie (李铁) condamné à 10 ans de prison pour subversion.
  • Liu Xianbin (刘贤斌) condamné à dix ans de prison, pour “incitation à la subversion de l’Etat”.
  • la militante des droits de l’homme et cyberdissidente Govruud Huuchinhuu, passée à tabac en détention.
  • l’avocate Ni Yulan (倪玉兰) et son époux Dong Jiqin (董继勤), en attente de leur verdict.
  • le net-citoyen Hu Di (胡荻), interné de force.

Ceux libérés, comme Ai Wei wei (艾未未), Wang Lihong (王荔蕻), Zheng Yichun (郑贻春), Ding Mao (丁矛), Ran Yunfei (冉云飞), Wang Yi, Chen Guangcheng (陈光诚) et Hu Jia (胡佳) sont souvent victimes de persécution, soumis à une surveillance constante, voire assignés à résidence.

Le blog de l’activiste Wen Yu Chao, basé à Hong-Kong, et qui prend des positions courageuses en faveur de la liberté d’expression sur le réseau Internet chinois, est régulièrement attaqué. Son compte gmail a été piraté à plusieurs reprises et des photomontages participant à son lynchage médiatique ont été diffusés sur Internet.

La famille de l’avocat et militant des droits de l’homme Gao Zhisheng (高智晟), porté disparu depuis avril 2010, craint le pire. Début janvier 2012, son frère Gao Zhiyi avait été informé par un courrier de la justice de sa détention dans une prison dans l’ouest du Xinjiang. Mais ses proches, qui se sont rendus sur place, n’ont pas été autorisés à le voir.

L’explosion des sites de micro-blogging

D’après des chiffres officiels, la Chine compterait, à la fin 2011, 513 millions d’internautes, soit un taux de pénétration d’Internet de 38,3 %. 356 millions accèderaient à Internet via leur portable, et la moitié, soit plus de 250 millions, tiendrait des micro-blogs. Le blog Techrice publie quant à lui une liste des 15 réseaux sociaux les plus populaires ainsi que leur nombre d’utilisateurs annoncés et probables.

La révolution des micro-blogs, l’agrégation d’opinions et l’accélération de la diffusion de l’information qu’ils induisent ont amené le régime à prendre des mesures. Le Twitter chinois (Weibo) a été accusé par la police d’avoir une “influence néfaste sur la société”. Les leaders du Net chinois, dont Sina Corp (qui détient le site de micro-blogging Sina Weibo), Baidu (moteur de recherche) et Tencent (propriétaire du service de messagerie QQ), se sont engagés, en novembre 2011, à appliquer les directives du gouvernement en matière de surveillance d’Internet. Les entreprises ont promis de lutter contre la pornographie en ligne, la fraude sur Internet et la diffusion de rumeurs et de fausses informations. Les micro-blogs avaient déjà dû se doter de modérateurs, mais cela ne semble pas avoir suffi.

Etape suivante : les autorités chinoises se sont attaquées à l’anonymat sur les sites de microblogging. À partir du 16 mars, les internautes chinois inscrits sur les sites de microblogging hébergés en Chine devront utiliser leur vrai nom, et non plus un pseudonyme. Sans quoi ils ne pourront que consulter les micro-blogs des autres contributeurs mais toute participation active leur sera impossible. Les modalités d’implémentation de ce système d’identification (实制, shimingzhi) pour toutes les plateformes concernées, demeurent encore incertaines.

Des blocus de l’information mis en échec par les réseaux sociaux

L’appareil de censure chinois a tout fait pour étouffer les informations sur la rébellion dans la petite ville de Wukan, dans la province de Canton. Les autorités locales ont violemment réprimé des manifestations contre les saisies de terre, et suite au décès de leur leader, les citoyens sont descendus par milliers dans la rue pour dénoncer les expropriations et réclamer justice, tout en utilisant les réseaux sociaux pour faire connaître leur cause. Les autorités ont imposé un véritable blocus de la ville offline et online. Ils ont bloqué le mot-clé “Wukan” sur Internet, surveillé de près les “hot tweets” et appliqué une censure sur les sites de micro-blogging Sina et Tencent Weibo de toutes les images et vidéos montrant des rassemblements de la population. Celle-ci a réussi à faire entendre sa colère et à mobiliser l’opinion publique grâce à Internet et Pékin a dû se résoudre à négocier avec elle. Lin Zulian, chef de file des insurgés, a été nommé chef du Parti communiste local, le 16 janvier 2012.

En juillet 2011, le Département de la propagande a tenté d’imposer de graves restrictions à l’information en relation avec la couverture de la catastrophe ferroviaire du 23 juillet 2011, à Wenzhou, qui a coûté la vie à une quarantaine de personnes. Il a ordonné "à tous les médias, y compris les journaux, revues et sites Web de privilégier les rapports provenant des autorités sur les conséquences positives de la catastrophe ferroviaire". En réaction, les critiques ont fusé sur le web, des millions de commentaires ont réclamé, sur Weibo, des explications aux autorités sur la sécurité ferroviaire en Chine.

Les mobilisations en ligne continuent - quelques exemples

Dans la ville de Dalian, des dizaines de milliers de manifestants se sont mobilisés grâce à des messages diffusés sur Weibo contre une usine de produits chimiques. Celle-ci a fini par être délocalisée.

Wu Lihong (吴立红), surnommé le gardien du lac Tai, a été arrêté à cause de son activisme, notamment en ligne, contre la pollution. Il reste sous étroite surveillance. Sa connexion Internet a été coupée. Mais les autorités ont dû prendre des mesures pour améliorer la qualité de l’eau du lac.

Pendant la détention de Ran Yunfei (冉云飞), des utilisateurs de Twitter ont créé un blog pour diffuser les écrits du cyberdissident, traduits en anglais.

Une formidable mobilisation pour Ai wei wei s’est formée en ligne pour l’aider à payer le montant de 15,22 millions de yuan (soit environ 1,8 millions d’euros) réclamé par les autorités pour fraude fiscale. Il a réussi à rassembler la moitié de la somme grâce à un Internet fundraising auquel plus de 20 000 personnes ont contribué. Par ailleurs, de nombreux internautes se sont dénudés en ligne lorsque l’artiste chinois a été accusé de “pornographie” pour une photo.

Discrimination régionales : censure géolocalisée

Le régime a choisi la manière forte pour répondre aux troubles en Mongolie intérieure et au Tibet. A la fin janvier 2012, un blackout des communications a été mis en place pour empêcher la couverture médiatique de la répression de mouvements de protestations au Tibet. Les médias indépendants et étrangers ont été tenus à l’écart, la désinformation a régné afin de cacher aux yeux du monde l’ampleur du soulèvement. Internet est une victime collatérale de la répression : coupures de la connexion, renforcement du blocage et retraits de contenus liés aux troubles. Les plate-formes collaboratives locales ont particulièrement été visées afin de couper court à toute tentative de mobilisation en ligne. Les sites Internet de médias tibétains exilés sont inaccessibles, ainsi que des forums ou des blogs en langue tibétaine, telles que Sangdhor.com et Rangdrol.net.

La stratégie des autorités chinoises d’isoler médiatiquement et virtuellement certaines provinces ou régions, pour mieux réprimer en silence, n’est pas nouvelle. Le Tibet a déjà fait l’objet de restrictions de communications particulièrement sévères. Le Xinjiang avait été coupé du monde pendant plusieurs mois en 2009 suite à des émeutes interethniques.

En mai 2011, Internet avait également essuyé les plâtres de la répression des manifestations en Mongolie Intérieure. Les autorités ont à nouveau accentué leur contrôle du Net en Mongolie intérieure suite aux protestations consécutives au décès d’un éleveur mongol le 20 octobre 2011. De nombreux sites mongols avaient appelé à manifester contre les tentatives du gouvernement d’étouffer l’affaire, et plusieurs ont été bloqués dès le 27 octobre 2011, comme Boljoo, Mongolian BBS et Medege. Le cyberdissident Hada et sa famille sont toujours emprisonnés, leurs proches harcelés.

La stratégie officielle : propagande, cyberguerre et refus d’ingérence

Les autorités tentent d’occuper le terrain : elles affirment disposer de 40 000 micro-blogs pour publier des informations “autorisées” et recueillir les commentaires des internautes.

Suite aux troubles provoqués en Mongolie par le décès d’un éleveur, des messages de propagande, provenant probablement des “50 cents”, ces blogueurs payés par le gouvernement, ont fleuri sur Internet. Un post annonce notamment : “chers étudiants et amis, ce n’était qu’un accident de la route. Certaines personnes mal intentionnées l’interprètent comme un conflit ethnique, ou en lien avec le pétrole ou le gaz. Le gouvernement prend ce cas très au sérieux. (....). Nous espérons que les étudiants ne croiront pas les rumeurs (...)”.

L’armée chinoise s’est dotée d’une unité d’élite chargée de déjouer des cyberattaques d’après le quotidien Global Times, cité par l’Agence France-Presse. En août 2011, les experts en sécurité de McAfee ont révélé une série de cyberattaques de grande ampleur, en cours depuis 2006. La Chine est encore une fois fortement suspectée. Elle serait notamment derrière les attaques contre Google. Mi-août 2011, suite à l’immolation d’un jeune moine, les autorités chinoises auraient également mené une vague de cyberattaques contre les médias tibétains.

Le régime a lancé une offensive contre les logiciels de contournement de la censure, de plus en plus utilisés en Chine, comme le signale Global Voices. La Grande muraille électronique serait désormais en mesure de contrôler les flux de données des adresses Internet (IP) locales et de restreindre le nombre d’IP autorisées à se connecter au réseau international au même moment. Les entreprises multinationales auraient fait passer en interne le message à leurs employés de ne pas utiliser de VPN et de ne visiter des sites étrangers que s’ils ont un rapport avec leur travail.

Prenant en compte la dimension économique de la censure du Net, les Etats-Unis ont demandé, le 19 octobre 2011, des éclaircissements sur les "restrictions à l’Internet en Chine", en violation des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La porte-parole de la diplomatie chinoise, Jiang Yu, a opposé une fin de non-recevoir à la requête américaine, déclarant : "Nous nous opposons à ce que la liberté sur Internet serve d’excuse pour s’ingérer dans les affaires intérieures d’autres pays". Elle a ajouté : “Le gouvernement chinois encourage et soutient activement Internet et protège la liberté d’expression des citoyens”.

Le gouvernement n’est pas prêt à relâcher son emprise sur Internet, mais il est de plus en plus dépassé par les possibilités offertes par le web participatif. Le bras de fer entre régime et cyberdissidents continue de plus belle. La période de transition en cours, qui aboutira très probablement à l’automne 2012 au remplacement de Hu Jintao par son successeur Xi Jinping, n’est pas propice à une période d’assouplissement, et encore moins à un printemps chinois.

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