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Au Cameroun, Reporters sans frontières demande au gouvernement de passer à l'acte

Au Cameroun, Reporters sans frontières demande au gouvernement de passer à l’acte

Publié le mercredi 5 octobre 2011.
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A l’approche de l’élection présidentielle du 9 octobre 2011, Reporters sans frontières s’est rendue en mission au Cameroun du 26 septembre au 2 octobre. L’organisation est venue apprécier le degré de liberté des médias pendant la campagne électorale et promouvoir une série de réformes nécessaires à l’amélioration de la liberté de la presse, parmi lesquelles l’adoption d’une nouvelle loi sur les médias et la dépénalisation des délits de presse.

Le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, a affirmé que des Etats généraux de la communication se tiendraient en 2012.

"La couverture médiatique de la campagne s’efforce d’être équilibrée, la campagne elle-même ne l’est pas. Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) du président-candidat Paul Biya est omniprésent. Le chef de l’Etat sortant est le seul à apparaître sur les panneaux d’affichage. L’opposition peine à se faire entendre. Tout le monde s’accorde à dire que le débat politique est très timide et cela se traduit dans les médias", a déclaré Reporters sans frontières.

"Si la liberté de la presse est une réalité au Cameroun au vu du pluralisme du paysage médiatique et de la liberté de ton des journalistes, il reste beaucoup à faire pour assainir le secteur, protéger les journalistes, et améliorer leurs conditions de travail. Nous sommes à la disposition des autorités camerounaises pour les aider à engager ces réformes. Celles-ci se sont montrées à l’écoute, mais nous attendons désormais des avancées. Les déclarations de bonnes intentions doivent maintenant devenir des actes", a ajouté l’organisation.

Reporters sans frontières a adressé un courrier aux vingt-trois candidats à l’élection présidentielle pour leur demander de s’engager, s’ils sont élus à la présidence de la République, à défendre et promouvoir la liberté de la presse.

Par ailleurs, l’organisation a officiellement remis une note à l’attention du gouvernement camerounais dans laquelle elle encourage les autorités à organiser, dans les meilleurs délais, des Etats généraux de la communication, à réformer le système juridique et institutionnel sur les médias, et à dépénaliser les délits de presse.

La dépénalisation des délits de presse consiste à mettre les journalistes à l’abri de la prison en cas de délit commis dans l’exercice de leur profession. En avril 2010, le décès de Germain Ngota Ngota, dit Bibi Ngota, à la prison centrale de Kondengui à Yaoundé, a porté un coup très dur à l’image du pays. Ce drame a d’abord rappelé qu’un journaliste pouvait être envoyé en prison au Cameroun et que par ailleurs, il ne bénéficiait pas, pendant sa détention, des soins adéquats. Suite à ce tragique événement, le pays, qui venait de gagner 20 places dans le classement mondial de la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières (soit 109ème en 2009), les a reperdues en 2010.

La dépénalisation ne place pas le journaliste au-dessus de la loi et ne signifie pas liberté de faire ou dire n’importe quoi. Un délit de presse doit certes être sanctionné, mais par des mesures justes, adaptées et proportionnées plutôt que par des peines privatives de liberté.

"Il demeure des réticences au Cameroun sur cette question. Certains hauts responsables pensent que la menace de la prison reste un garde-fou nécessaire. Elle est pourtant inefficace, liberticide et contre-productive pour l’image du pays. C’est pourquoi le Cameroun doit dépénaliser le délit de presse", a déclaré Reporters sans frontières.

En outre, les dispositions législatives relatives au droit de la presse, contenues principalement dans la loi sur la communication sociale du 4 janvier 1996 et dans le code pénal, ne sont pas en accord avec la vitalité des médias au Cameroun. Elles ne tiennent pas compte de la presse en ligne, confondent les délits de presse avec les délits de droit commun, accordent trop de pouvoir aux autorités politiques et administratives, et ne protègent pas suffisamment l’accès à l’information et le secret des sources. C’est pourquoi l’ensemble du cadre juridique et institutionnel relatif aux médias gagnerait à être modernisé.

"Au Cameroun, un délit commis par voie de presse ne constitue pas un délit de presse. C’est anormal, estime Reporters sans frontières. La spécificité du travail du journaliste doit être reconnue, tout comme le délit de presse doit être reconnu comme un délit spécifique".

Ces deux réformes importantes – l’adoption d’une nouvelle loi sur les médias et la dépénalisation des délits de presse – pourront être discutées à l’occasion de la tenue d’Etats généraux de la communication. Cet événement doit permettre un assainissement du secteur et une redéfinition des règles. Qui est journaliste ? Qui ne l’est pas ? Que vaut la carte de presse ? Qui l’attribue ? Qui y a droit ? Quelles sont les conditions requises pour la création d’un média ? Qu’en est-il de la formation des journalistes, de la régulation et de l’autorégulation ?

Reporters sans frontières s’est entretenue avec les autorités de la question de l’environnement économique des médias – le ministre de la Communication a reconnu que l’aide publique à la presse était insignifiante – et de celle de la reconnaissance de la presse privée, qui jusqu’ici n’est pas accréditée à la Présidence et à la Primature et n’est jamais conviée à couvrir les voyages officiels du chef de l’Etat.

Il a également été question des dérives que connaît le système. Les autorités camerounaises se plaignent de l’existence d’une presse "de caniveau" et de médias qui commettent des dommages terribles. Plutôt que de regretter passivement cet état de fait, elles ont été invitées à prendre le problème à bras le corps. De l’avis de beaucoup, les hommes politiques ne font que récolter ce qu’ils sèment en profitant de la fragilité de la presse et en l’utilisant pour régler leurs comptes. "La presse poubelle est nourrie par les arcanes du pouvoir qui la financent largement. Les journalistes peu recommandables, qui ne respectent ni l’éthique ni la déontologie du métier, se nourrissent à la mamelle des prédateurs de la République", a confié un directeur de publication à Reporters sans frontières.

"Au Cameroun, la presse est variée, dépendante et instrumentalisée", estime une journaliste de Yaoundé. Alors que beaucoup d’hommes politiques règlent leurs comptes par médias interposés et que des journalistes utilisent des informations – ou des rumeurs – pour faire chanter des personnalités, certains confrères dénoncent, eux, les "journalistes braqueurs et maîtres-chanteurs". Toutes ces expressions résument la triste réalité de la presse camerounaise, de ses rapports avec la classe politique ou économique et de son utilisation par ces dernières : un jeu terrible d’instrumentalisation, d’achats et de contre-offensives.

*

Au cours de la mission, Ambroise Pierre, responsable du Bureau Afrique de Reporters sans frontières, et Jules Koum Koum, correspondant de l’organisation au Cameroun, ont été reçus par le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary, par le directeur du cabinet civil et secrétaire particulier du chef de l’Etat, Martin Belinga Eboutou, et par le président du Conseil national de la communication (CNC, organe de régulation), Monseigneur Joseph Befe Ateba. Ils se sont également entretenus avec des juristes, des diplomates européens et de nombreux journalistes, et ont visité la majorité des rédactions de Douala et Yaoundé.

Photo : Campagne du président Paul Biya (STR/AFP)

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