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Cambodge Soir ne paraîtra plus

Cambodge Soir ne paraîtra plus

Publié le lundi 4 octobre 2010.
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Reporters sans frontières rend hommage au Cambodge Soir qui vient de cesser de paraître après quinze années d’existence. Avec le retrait de la principale actionnaire, la direction de cet hebdomadaire basé à Phnom Penh a annoncé que le numéro du 30 septembre 2010 serait le dernier à être mis en vente dans les kiosques. Voici les témoignages de ses deux premiers rédacteurs en chef et d’un ancien directeur.

Cambodge Soir ne paraîtra plus

Par Philippe Latour, premier rédacteur en chef de Cambodge Soir, et Jérôme Morinière, ex-directeur de Cambodge Soir Hebdo

La mort d’un journal est toujours un crève-cœur. Pour ses lecteurs, pour ses journalistes et employés administratifs, pour tous ceux qui, au fil du temps qu’il égrenait dans ses colonnes, l’ont soutenu moralement et financièrement. Ce jeudi 30 septembre 2010, le dernier numéro de Cambodge Soir sera distribué dans les kiosques de Phnom Penh et aux abonnés du journal. Ayant survécu depuis 1995 aux vicissitudes et aux troubles politiques agitant un pays émergeant de vingt ans de guerre, le principal organe de presse francophone du royaume khmer sera mort d’une cause trop ordinaire : le manque de financements.

Le premier numéro, concocté avec une équipe de jeunes journalistes cambodgiens tout juste recrutés, affichait en Une la mine réjouie des supporters de Jacques Chirac, célébrant dans un salon de l’hôtel Cambodiana la victoire de ce dernier à l’élection présidentielle française, début mai 1995. Cette simple anecdote illustre, parfois à revers, les trois principes sur lesquels se sont fondées, pendant toutes ces années, à la fois la raison d’exister et la survie du journal : indépendance, francophonie, formation.

Dans un pays où la presse est officiellement libre mais les médias sous influence, Cambodge Soir est rapidement apparu, puis resté, comme une des rares sources d’information indépendante et fiable sur l’actualité politique, économique, sociale et culturelle du pays. Dès le départ, l’équipe du journal avait affirmé son indépendance vis-à-vis des représentants de la Francophonie qui soutenaient financièrement le journal et à l’encontre des partis politiques cambodgiens eux-mêmes. Elle fut, dans l’ensemble, toujours respectée.

Dans les années 1990, la « Francophonie » servit largement, peu de diplomates s’en cachaient, à renforcer l’influence de la France dans ses anciennes colonies. C’est donc tout naturellement que ses instances cherchèrent à favoriser au Cambodge la création, comme au Vietnam et au Laos, d’un organe de presse francophone. Cambodge Soir se devait d’apporter la preuve de la vivacité de la langue française au pays du roi Sihanouk. Il faut dire aussi que les anciennes générations, les élites politiques et culturelles, les jeunes formés à l’Alliance Française tout comme de nombreux exilés revenus au pays et les Français expatriés, formaient un public francophone qui faisait de cette aventure éditoriale bien davantage qu’un prétexte à subventions. Cambodge Soir eut très vite un public fidèle, que la publication, pendant un temps, d’une version en langue khmère, ne fit que renforcer.

Aujourd’hui, la langue française n’est plus ce qu’elle était au Cambodge, les crédits qui y sont consacrés non plus. Et le marché publicitaire, guère dynamique, n’a jamais permis de couvrir la moitié des frais liés à la publication de Cambodge Soir. Cela explique en grande partie la décision des actionnaires des Editions du Mékong de mettre fin à la publication du journal, quotidien devenu hebdomadaire depuis une première grave crise en 2007. Nous ne leur en voulons pas, sachant combien ils se sont battus, au fil des années, pour la survie du titre, sans en retirer d’autre bénéfice que la fierté de maintenir à flot cet îlot de liberté éditoriale et de langue française. Nous trouvons par contre regrettable que les budgets de la coopération française ou des institutions défendant la Francophonie ne permettent plus d’aider suffisamment au financement et à la pérennité de médias tels que Cambodge Soir.

Nous ne pouvons qu’être inquiets pour les vingt-huit journalistes et employés du journal qui vont, ces jours-ci, perdre leur emploi et nous appelons les administrateurs du journal à s’assurer qu’aucun d’entre eux ne soit laissé au bord du chemin sans une aide appropriée. Car si la plupart des cadres du journal furent d’origine française ou occidentale, nul doute que la qualité éditoriale du journal dut beaucoup à l’énergie et au talent des journalistes cambodgiens.

Cambodge Soir fut une véritable pépinière : plusieurs dizaines de jeunes journalistes y ont appris les règles, les contraintes et les joies de ce métier. Certains, comme Ung Chansophea, qui en 2009 a reçu le prix RFI-RSF-OIF de la liberté de la presse, ont vu leur travail reconnu internationalement. Beaucoup continuent leur carrière au sein d’autres médias. Ils ont contribué, et contribueront encore longtemps, par leur esprit d’indépendance et leur conscience professionnelle, à renforcer la toujours fragile démocratie cambodgienne. C’est un lot de consolation majeure pour tous ceux qui, comme nous, regrettent aujourd’hui la perte de ce petit grand journal francophone.


Interview de Pierre Gillette, rédacteur en chef de Cambodge Soir de 1995 à 2006

Quel a été le principal apport de Cambodge Soir, fondé en 1995, à la liberté de la presse au Cambodge ?

Sans aucun doute sa contribution à la formation d’une génération de journalistes cambodgiens, soucieux de produire, en toute indépendance, une information fiable et reflétant la pluralité des idées et des points de vue. Il n’est pas besoin d’être un fin connaisseur du Cambodge d’aujourd’hui pour savoir que, même si tout cela progresse, le débat démocratique n’y va pas de soi et que la transparence n’est pas le point fort des puissants, des institutions politiques ou administratives et des agents économiques. Y exercer son métier de journaliste dans des conditions compatibles avec le respect de la déontologie de la profession, à l’abri des pressions partisanes et économiques de toute nature, n’est pas chose aisée. Cambodge Soir a été l’un des médias où de nombreux journalistes cambodgiens ont trouvé un environnement en phase avec l’idée qu’ils se font de ce métier et je crois que c’est un bel apport à la liberté de la presse qui s’est traduit par la publication d’articles de qualité.

Les difficultés financières ont eu raison de Cambodge Soir. Un média francophone peut-il encore exister au Cambodge ?

Publier un journal d’informations générales de qualité, dans quelque langue que ce soit, coûte cher et tous ceux qui ont aidé, d’une manière ou autre, les Editions du Mékong à relever pendant toutes ces années les défis d’une entreprise de presse, sont à remercier. Mais les Editions du Mékong ont aussi contribué, par l’édition d’un journal en français dans ce pays, au rayonnement de la Francophonie, ce qui n’est pas une mission de la même nature. Je pense que l’équilibre financier de cette double ambition dans un pays comme le Cambodge est impossible hors du cadre d’un partenariat public-privé.

C’est un titre indépendant qui disparaît du paysage médiatique cambodgien. Quelle place pour la presse indépendante dans le royaume ?

Partout dans le monde, me semble-t-il, l’existence d’une presse indépendante des puissances politiques et économiques, dont les intérêts bien souvent se conjuguent, est un combat. Faisons le pari que ce qui a été semé par Cambodge Soir et par d’autres au Cambodge dans le domaine de la presse poursuivra son chemin. Et faisons surtout le pari que la formidable ouverture sur le monde qu’a connue le Cambodge depuis le début des années 1990 se poursuivra. C’est surtout de cela que dépend l’avenir d’une presse indépendante au Cambodge.

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