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Le maire de Santa Cruz menace de mort une rédaction ; risques de dévoiement de la loi contre le racisme

Le maire de Santa Cruz menace de mort une rédaction ; risques de dévoiement de la loi contre le racisme

Publié le mardi 4 septembre 2012.
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“Je ne me reposerai qu’une fois enterrés deux mètres sous terre Tuffi Aré et les autres journalistes. Tous les journalistes sont du fumier d’animal. Nous trouverons une stratégie pour les enterrer !”. Alors qu’il célébrait, le 1er septembre 2012, le mois anniversaire de la ville de Santa Cruz dont il est maire, Percy Fernandez n’a pas hésité à menacer publiquement de mort la rédaction du quotidien El Deber et son chef de rédaction. Reporters sans frontières estime qu’il mérite d’être condamné pour “injure”.

“Des propos d’une telle violence sont indignes d’un élu et de nature à mettre en danger la sécurité des journalistes visés, et au-delà, d’autres représentants de la profession. Le pays reste sujet à une forte polarisation, qui affecte les différents types de médias - publics, privés et communautaires – et leurs employés. Exposée par nature à la critique publique, la classe politique dans son ensemble doit se garder de céder à la haine comme au ressentiment procédurier, qui constituent autant de danger pour la liberté d’information et le pluralisme”, a déclaré Reporters sans frontières.

Suite au propos de Percy Fernandez qui s’en était également pris à sa personne, Milton Montero, journaliste de la chaîne privée Red Uno (Canal 11) et représentant de la Confédération des travailleurs de presse de Bolivie, a sollicité le dépôt d’une plainte pour “racisme et discrimination” à l’appui de la loi 045, la même que le gouvernement souhaite voir sanctionner trois médias, mis en cause pour leur écho donné à un discours polémique du président Evo Morales.

“Reporters sans frontières est favorable à l’existence d’une loi réprimant la haine raciale et son apologie, y compris par des médias. Pour autant, l’accusation de “racisme et discrimination” n’est pas applicable à la Agencia de Noticias Fides et aux quotidiens Página Siete et El Diario. Le présent contentieux devrait relever de la loi d’imprimerie, prévue en pareil cas. Le délit d’‘injure’, relevant du code pénal, est évidemment constitué dans le cas de Percy Fernandez mais se rapporte-t-il directement à l’identité d’origine des individus qu’il vise ? La loi 045 ne doit pas être détournée pour punir autre chose que son objet réel”, a conclu l’organisation.


28.08.12 - La controverse enfle après l’engagement de poursuites pour “racisme” contre trois médias

Plusieurs organisations syndicales et professionnelles ont appelé à manifester cette semaine en soutien à la Agencia de Noticias Fides (ANF, propriété des jésuites) et aux quotidiens Página Siete et El Diario, désormais sous le coup d’une procédure ouverte huit jours plus tôt à l’appui de la loi 045 contre le racisme et toute forme de discrimination.

Il est, à l’origine, reproché aux trois médias d’avoir détourné les propos tenus par le président Evo Morales lors d’une visite à Uyuni (Sud), le 15 août dernier, au cours de laquelle il avait déclaré : “A l’Est, où l’on peut produire toute l’année, on ne peut être si pauvre ou manquer d’aliments que par manque de volonté, alors que dans l’Altiplano, c’est différent. S’il gèle, s’il n’y a pas de pluie, s’il grêle, il n’y a pas de nourriture, mais à l’Est, non, on ne peut avoir faim qu’en étant paresseux.” Le jour même, ANF titrait son compte-rendu du discours : “Evo dit que si l’on a faim à l’Est, c’est par paresse.” Le lendemain, Página Siete résumait par “Evo traite de paresseux les habitants de l’est du pays”, tandis que El Diario annonçait : “Evo pense que l’Est est paresseux et il est accusé de discrimination”.

Fustigés pour leur “déformation tendancieuse” des propos présidentiels par la ministre de la Communication, Amanda Dávila, les trois médias sont visés, depuis le 21 août et à la demande du ministère de la Présidence, par une plainte se fondant sur le code pénal et la loi 045 punissant la “diffusion et incitation au racisme et à la discrimination”. La peine prévue peut aller d’un à cinq ans de prison ferme.

“Comme le soulignent les organisations signataires de l’appel à soutenir les trois médias incriminés, la déformation des propos attribués à Evo Morales devrait normalement relever de la loi d’imprimerie habilitée à juger des affaires de presse. Or la loi contre le racisme est ici utilisée pour imputer aux médias l’attitude discriminatoire qu’ils reprochent précisément au chef de l’État. Comment une telle accusation peut-elle tenir à l’appui d’un aussi absurde renversement de perspective ? En admettant seulement que les propos d’Evo Morales aient été mal reproduits, ANF, Página Siete et El Diario étaient fondés à en interroger l’aspect équivoque et maladroit. Nous demandons solennellement au gouvernement de retirer sa plainte ou au ministère public de la déclarer irrecevable”, a déclaré Reporters sans frontières.

Promulguée en octobre 2010, la loi 045 contre le racisme et toute forme de discrimination avait suscité de vives inquiétudes en raison de certaines clauses mal formulées. Ces inquiétudes portaient notamment sur la possibilité de rendre des médias ou des journalistes responsables de propos racistes ou discriminatoires qu’ils auraient seulement rapportés. Par la suite, un règlement d’application, que Reporters sans frontières avait approuvé, avait levé cette ambigüité.

“La procédure engagée, dans ces conditions, contre les trois médias nous ramène aux travers initiaux d’une législation qui, en soi, a toute sa raison d’être”, a conclu l’organisation.

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