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 Les médias birmans à l'assaut de la censure

Les médias birmans à l’assaut de la censure

Publié le mercredi 22 décembre 2010. Mis à jour le jeudi 28 juin 2012.
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Ces dernières semaines, les journalistes birmans, basés à l’intérieur et à l’extérieur du pays, ont couvert, dans des conditions difficiles, deux événements majeurs pour l’avenir de leur pays : les élections générales du 7 novembre 2010 et la libération d’Aung San Suu Kyi le 13 novembre. Les autorités militaires ont envoyé des signaux contradictoires sur leurs intentions vis-à-vis de la liberté de la presse. Certes, le scrutin très peu démocratique a été marqué par la censure, des arrestations et des entraves, mais les journaux birmans ont pu donner la parole aux différents candidats en campagne. Les médias privés birmans et les correspondants étrangers ont été dans un premier temps autorisés à parler de la libération d’Aung San Suu Kyi. Jusqu’à ce qu’une dizaine de publications soient sanctionnées par le Bureau de la censure, et la surveillance des reporters étrangers renforcée.

Aujourd’hui, la junte militaire et les élus du nouveau Parlement ont le choix entre poursuivre une politique répressive ou engager un processus d’ouverture favorable aux libertés fondamentales. Les autorités birmanes doivent saisir l’occasion de répondre aux différents appels de ces Etats voisins et du secrétaire général de l’ASEAN en faveur d’une plus grande liberté d’expression.

La communauté internationale doit inciter les autorités à plus de tolérance, et soutenir les médias qui, à l’intérieur comme à l’extérieur, tentent de repousser les limites de la censure.

Reporters sans frontières, avec l’aide de son organisation partenaire Burma Media Association, a suivi le travail de la presse birmane et celui des reporters étrangers lors de ce mois de novembre historique. Un représentant de l’organisation s’est rendu sur place en avant les élections pour évaluer la situation. Malgré la censure, la surveillance et les entraves, les médias birmans ont réussi à offrir à leurs lecteurs, auditeurs et téléspectateurs une variété d’informations et d’analyses sans précédent depuis les élections de 1990. L’organisation a également voulu en savoir plus sur l’impact en Birmanie des médias dits exilés, notamment la Democratic Voice of Burma. Un sondage et une enquête, récemment menés dans le pays, confirment la très grande popularité des radios et des chaînes de télévision qui informent en birman depuis l’étranger. Plus de 2950 personnes de huit provinces différentes ont été interrogées sur leurs habitudes en matière d’information.

Les principaux enseignements de ce sondage sont encourageants. Ils démontrent qu’il est important que la communauté internationale continue à soutenir les médias birmans basés à l’étranger.

1. Les Birmans, gros consommateurs de médias
Le sondage confirme avec force que les Birmans, notamment en zones urbaines, sont de gros consommateurs de médias. Le pourcentage d’interviewés qui lisent la presse écrite (36%) est élevé pour un pays en développement. De même, les médias officiels, notamment audiovisuels, et malgré leur piètre qualité, sont bien suivis. Ainsi, la chaîne la plus officielle MRTV est suivie ’chaque jour’ ou ’souvent’ par une majorité des sondés. Sur les 2 950 interviewés, 2 188 regardent donc fréquemment la télévision d’Etat. Ses résultats se retrouvent pour Myawaddy TV et MRTV 4, respectivement la chaîne de l’armée et celle dédiée à un public international.

2. Les radios internationales, sources incontournables d’informations
66,5% des personnes interrogées écoutent ’chaque jour’ ou ’souvent’ une radio internationale, ce qui confirme que la BBC, VOA, RFA et DVB jouent un rôle fondamental dans l’accès de la population birmane à l’information. Certes, Internet fournit aujourd’hui une nouvelle fenêtre vers l’étranger et un nouvel espace d’expression, notamment avec l’explosion de la jeune blogosphère birmane. La radio reste néanmoins fortement enracinée et très populaire.

3. La télévision satellitaire s’impose dans le paysage médiatique
66% des sondés (sur l’échantillon de 2 950 personnes) est le pourcentage de sondés qui DVB TV regardent ’chaque jour’ ou ’souvent’, ce qui traduit la bonne pénétration de la chaîne. Seuls 351 ne l’ont jamais regardé, et 528 (20,2%) ne la regardent que rarement. De fait, la DVB TV est pratiquement aussi regardée que les chaînes hertziennes nationales financées par l’Etat. Le satellite s’est imposé comme un vecteur stratégique et incontournable d’informations. Même si la vente de paraboles est officiellement interdite, les vendeurs clandestins sont nombreux, et les autorités semblent fermer les yeux. Il est maintenant clair que la chaîne DVB TV s’est imposée comme un média leader. Son contenu et son style sont appréciés. La chaîne est implantée dans tout le pays. Par ailleurs, les médias internationaux plébiscitent le professionnalisme de la DVB et reposent sur son réseau pour couvrir la situation en Birmanie.

Le renforcement des capacités des médias birmans basés à l’étranger, comme la DVB TV qui a réussi à diffuser des programmes électoraux en direct, est concomitant de celui des médias en Birmanie. Plusieurs groupes de presse privés renforcent leurs activités, notamment sur Internet, améliorent la forme et le fond de leurs publications, et repoussent les limites de la censure. Ainsi les groupes Myanmar Times ou Eleven Media Group ont débloqué de nouveaux moyens pour la couverture des élections.

État des lieux

En Birmanie, il existe plus de 150 publications privées, toutes soumises à la censure préalable effectuée par la Division d’enregistrement et de vérification de la presse, dit Bureau de la censure, dirigée par un officier de la junte. Ce mécanisme de vérification avant publication, pratiquement unique au monde, empêche l’émergence de toute indépendance éditoriale. Les médias internationaux en birman (BBC, RFA, VOA et DVB) n’ont jamais été autorisés à travailler librement dans le pays et sont régulièrement attaqués par la junte militaire. Et les visas sont distribués au compte-gouttes aux reporters étrangers.

Le généralissime Than Shwe dirige les agents de la police spéciale en charge de la répression. Ceux-ci traquent tout particulièrement les détenteurs de caméras vidéo, accusés d’avoir envoyé à l’étranger les images de la répression des manifestations de moines en 2007, ainsi que celles témoignant de l’incurie gouvernementale pendant le cyclone Nargis en 2008. Révélé au grand public par le film "Burma VJ", le travail des reporters clandestins de la Democratic Voice of Burma et des autres médias birmans en exil, reste extrêmement périlleux. Le régime n’a toujours pas précisé comment ces médias et la presse étrangère pourront couvrir les prochaines élections. Les médias en exil jouent un rôle crucial pour informer la population car les deux chaînes de télévision, les radios et les quotidiens sont directement contrôlés par la junte militaire. Tandis que la presse privée subit la censure militaire. En moyenne, un magazine privé se voit amputé du tiers de son contenu. Dans un document adressé en 2008 par le Bureau de la censure militaire aux médias birmans, il est rappelé que "la publication de toute photo, dessin, peinture, article, roman, ou poème qui n’a pas été soumis [au préalable à la censure], sera punie". En cas de violation, les sanctions vont de la saisie aux peines de prison pour les directeurs de publication fautifs.

Élections : débat et contrôle

Les élections du 7 novembre ne réunissaient pas les conditions d’un scrutin démocratique. Le résultat était joué d’avance, et les lois qui délimitaient le cadre du scrutin étaient liberticides. Soumise à un contrôle, la presse birmane a pour autant, elle a tenté de son mieux d’informer la population sur les enjeux électoraux et les programmes des candidats. La ligne rouge était pourtant très ténue. Ainsi, le magazine privé Favorite News a été suspendu pendant deux semaines pour avoir publié un dessin de presse gentiment ironique sur les élections.

Le ton avait été donné bien avant les élections. Dès juillet, le magazine The Voice avait été suspendu deux semaines pour avoir publié un article sur la Constitution de l’analyste Aung Htut, pseudonyme de Nay Win Maung, qui avait déplu à de hauts responsables. Le texte revenait sur le statut du futur président au regard de la nouvelle Constitution. Presque au même moment, le politicien Nay Myo Wei s’était plaint que son interview donnée à l’hebdomadaire Pyithu Khit avait été supprimée par les censeurs.

Les médias officiels ont été largement utilisés pour relayer les messages des responsables de la junte, notamment du Premier ministre Thein Sein, candidat du parti au pouvoir (USDP), qui a appelé les Birmans à choisir des "patriotes", éliminer les "éléments destructifs", et favoriser les représentants du USDP. De même, plusieurs membres de l’organisation officielle Myanmar Writers and Journalists Association (MWJA) se sont portés candidats, parfois contre leur gré, au sein des partis pro-junte.

Les hebdomadaires privés ont eu ce mérite d’offrir une couverture de la campagne alors même que l’intention des autorités militaires était de verrouiller le débat médiatique. Selon le témoignage d’un directeur de publication recueilli par le magazine Irrawaddy : "Normalement, trois fonctionnaires vérifient notre journal au Bureau de la censure. Mais en vue des élections, chaque ligne est relue par une douzaine de fonctionnaires." Selon le même journaliste, des ressources humaines supplémentaires ont été assignées au Bureau de la censure dès mai 2010.

Profitant de la décision, annoncée en juillet, de rendre facultative la publication des articles de propagande préparés par des journalistes gouvernementaux, certains journaux privés en ont profité pour ouvrir leurs pages à des candidats de l’opposition légale et indépendants. De fait, ces titres s’éloignaient de la ligne de la presse gouvernementale, notamment The New Light of Myanmar (http://www.myanmar.com/newspaper/nl...), qui a vanté à longueur de pages les préparatifs de ces élections sous emprise militaire.

De leur côté, les médias basés à l’étranger ont démultiplié leurs efforts pour couvrir les élections. Émissions spéciales et sites Internet dédiés, tous ont profité du scrutin pour enrichir le débat politique. La DVB TV a même organisé des débats entre candidats, aux yeux et à la barbe des autorités, qui ont bien tenté d’identifier les organisateurs de cet exercice nécessaire lors d’une élection démocratique. Ces face-à-face entre candidats contournaient les règles très restrictives imposées par la Commission électorale en septembre. Selon elle, les partis disposaient de 15 minutes chacun pour présenter leurs programmes sur les médias audiovisuels d’État, mais il leur était interdit de formuler tout propos qui nuirait à l’honneur du gouvernement et de l’armée. Les retransmissions en direct de programmes politiques étaient également interdites et les textes devaient être soumis sept jours en avance à la commission. En cas de violation des règles, les partis étaient tout simplement menacés de dissolution.

Dans la foulée, le Bureau de la censure a obligé les journaux à publier des articles informant sur les risques encourus en cas d’appel au boycott : entre 5 et 20 ans de prison. Les voix de la LND, principal parti d’opposition, étaient de fait interdites dans la presse locale. Pour être sûr de définitivement avantager le parti du pouvoir, le USDP, des articles de presse sur l’utilisation des ressources de l’Etat en sa faveur, avaient été censurés.

Le climat sécuritaire a donc été fatal à la couverture libre de l’événement. Le ton a été donné avec l’interdiction par la Commission électorale de la présence de journalistes et de tout appareil photo dans les bureaux de vote. Plusieurs journalistes birmans et étrangers ont été interpellés pour avoir tenté de prendre des clichés ou recueillir des témoignages devant ou dans les bureaux de vote.

Un diplomate européen résume : "Ces élections étaient courues d’avance, mais elles ont servi de grand galop d’essai pour tous, les associations de la société civile, mais également les médias de l’intérieur et l’extérieur. Chacun a fait de son mieux."

Libération d’Aung San Suu Kyi : de l’euphorie à la sanction

La dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie, Aung San Suu Kyi, a exprimé sa surprise au crépitement des flashs et aux dizaines de téléphones portables et autres caméras, tendus vers elle lors de sa libération de résidence surveillée, le 13 novembre dernier.

Sa libération, après plus de sept ans d’isolement, a été un événement planétaire, qui malgré les contraintes imposées à la presse étrangère par la junte birmane, a été couvert pratiquement en direct.

Pour la presse birmane de l’intérieur, l’enjeu était de taille. Le Bureau de la censure a dans un premier temps accepté que les médias privés publient une photo et un article sur Aung San Suu Kyi, à condition qu’elle soit seule et que le texte court relate seulement sa libération. Malgré ces contraintes, toutes les publications qui ont couvert cet événement se sont vendues extrêmement rapidement. D’autres ont tenté de contourner la censure. Ainsi, First Eleven Journal a publié sa Une sur le championnat de football anglais dans laquelle on pouvait trouver le message : "SU FREE UNITE & ADVANCE TO GRAB HOPE". L’hebdomadaire a été suspendu pour deux semaines.

En effet, l’enthousiasme des médias privés a été sèchement refroidi par le Bureau de la censure, sur ordre de certains généraux de Naypyidaw. L’officier en charge de la censure, le major Tint Swe, a convoqué les directeurs de publication pour leur signifier les sanctions et avertir les autres. Au total, une dizaine de titres de la presse birmane ont été sanctionnés pour avoir accordé "trop d’importance" dans leurs pages à la libération d’Aung San Suu Kyi. Seven Days Journal, Venus Journal, Open News Journal, Messenger, Myanmar Newsweek, Voice Journal, People Age, Hot News Journal (pourtant détenu par la fille du général Khin Maung Than) et Snap Shot ont été suspendus pour des durées allant d’une à trois semaines. Un important manque à gagner pour ces médias privés.

Depuis cette réunion à Rangoon, la plupart des médias ont évité de publier des articles sur Aung San Suu Kyi. Seuls une poignée d’hebdomadaires ont imprimé une photo et un court article sur la réunion de la dirigeante de l’opposition avec son fils. Cette interdiction, voulue en haut lieu à Naypyidaw, renforce encore une fois l’importance des médias basés à l’étranger. Dans la foulée, le Bureau de la censure a contraint les médias privés à reprendre la publication d’articles écrits par des propagandistes.

Autre signe inquiétant, les journalistes de la presse privée birmane se sont vu interdire l’accès à la conférence de presse de Vijay Nambiar, l’envoyé spécial des Nations unies, en visite dans le pays fin novembre. Seuls les membres du Club des correspondants de la presse étrangère ont été autorisés. Si ces derniers jouent un rôle crucial dans la diffusion de l’information sur la Birmanie, ils ne s’adressent pas directement à un public birman.

Presse étrangère : le casse-tête continue

Les forces de l’ordre birmanes ont été surprises par la présence importante de journalistes étrangers en marge des élections, et surtout lors de la libération d’Aung San Suu Kyi. Bien que des dizaines, voire des centaines, de demandes de visa de touristes aient été refusées par les ambassades birmanes à travers le monde, des reporters étrangers, employés de médias ou indépendants, sont entrés dans le pays. Il est salutaire que la presse étrangère a réussi dans une certaine mesure à contourner les restrictions de la junte militaire sur les visas de presse. Cette décision de la Commission électorale, annoncée le 18 octobre, tendait à confirmer la volonté d’imposer un huis clos électoral. Selon Thei Soe, président de la Commission, "nous n’avons pas besoin d’observateurs étrangers. Nous avons une large expérience dans l’organisation d’élections." Seuls les 25 correspondants birmans de médias étrangers et les deux correspondants chinois étaient officiellement autorisés à couvrir le scrutin.

Devant la résidence d’Aung San Suu Kyi, le jour de sa libération, plus d’une dizaine de reporters étrangers étaient présents. Le lendemain, devant le siège de la LND, lorsque la prix Nobel de la paix s’est adressé à une foule enthousiaste, des journalistes étrangers sont allés jusqu’à monter sur l’estrade pour l’interroger. Du jamais vu depuis 1990. Les correspondants de la BBC, du Monde, du Spiegel, de ABC, du Canberra Times, de RFI ou encore de Washington Post, ont obtenu des interviews avec la Dame de Rangoon, sous les yeux des agents de renseignement en civil. "Il nous ont filmé en long, en large et en travers, mais personne n’a pris la décision de nous arrêter de couvrir les activités d’Aung San Suu Kyi. Pourquoi ? Peut-être pour faire oublier les élections ou tout simplement par absence de décision politique", observe un reporter présent en Birmanie lors de ces événements.

Car les services de renseignement peuvent se montrer intraitables vis-à-vis des journalistes étrangers pris en flagrant délit de "travail sans visa de presse". Sur la période des élections, au moins sept journalistes étrangers ont été expulsés du pays.

L’influence des médias basés à l’étranger

Un visiteur à Rangoon aura vite remarqué ces marcheurs du matin ou du soir qui, une radio collée à l’oreille, tournent dans les parcs ou les avenues de la capitale. Cet étrange ballet rend compte de l’influence des radios en birman diffusées depuis l’étranger : BBC, VOA, RFA et DVB. Le sondage effectué par Reporters sans frontières confirme leur extraordinaire influence. Plus de 66% des personnes sondées écoutent "Presque tous les jours" ou "Souvent" les radios internationales. Seulement 12% ne les écoutent jamais. Par ordre de popularité, on trouve la BBC et VOA au coude à coude, avec environ 80% des Birmans interrogés qui ont déjà écouté leurs programmes, puis RFA et DVB.

Ainsi, la DVB, qui souffre de difficultés techniques en raison de l’éloignement de ses lieux de diffusion, a tout de même fidélisé un pourcentage non négligeable de Birmans. Plus de 28% ont déjà écouté ses programmes. Des 808 auditeurs sondés de la radio DVB, 509 préfèrent les programmes d’informations. Même résultat pour la version télévisée de la DVB, puisque 925 sondés sur 1730 (soit plus de 50%) favorisent les émissions d’informations.

Voici ce qu’en dit un bloggeur à Rangoon : "J’écoute ces radios. Grâce à elles on obtient de véritables informations que l’on n’aurait pas autrement. Je préfère VOA car elle focalise sur la Birmanie. Je n’écoute pas DVB du fait de la mauvaise qualité de réception. J’aime DVB TV car on peut y voir la vie des gens ordinaires."

La nouveauté de ce sondage est en effet le très fort impact des chaînes de télévision par satellite. Ainsi, 1730 sondés regardent ’tous les jours’ ou ’souvent’ la chaîne DVB TV diffusée par satellite. Le lancement de DVB TV s’est produit à un moment où les Birmans ont pu accéder aux chaînes internationales grâce à la diffusion satellitaire. Cette arrivée du satellite s’est faite sous le contrôle des autorités qui ont immédiatement imposé des règles strictes. Malgré la rigidité du cadre légal pour l’obtention d’une parabole, la vente de ces équipements a littéralement explosé au milieu des années 2000. Après les événements de 2007, les autorités ont interdit la vente d’antennes satellitaires, mais de fait, au marché noir, il est possible de s’en procurer. On estime aujourd’hui qu’environ 10 % de la population est équipé d’une parabole. Selon le témoignage d’un vendeur clandestin interrogé à Rangoon : "Avant la révolte de 2007, la vente de paraboles était autorisée, les acheteurs devaient payer 1000 dollars pour obtenir une licence des autorités, un montant assez dissuasif. Aussi beaucoup de gens se passaient de licence et dans une large mesure le gouvernement laissait faire. Depuis les événements de 2007, il est interdit d’en acheter et d’en vendre, mais nombre de magasins d’accessoires électroniques en vendent sous le comptoir, et le gouvernement laisse faire. Il y a un grand nombre de modèles et le prix est d’environ 200 dollars. Les raisons pour lesquelles les gens achètent une parabole. Regarder le sport, notamment le football, ensuite CNN, Al Jazeera et DVB TV (notamment pour ceux qui ne parlent pas anglais) et les films coréens. Le public attend que les chaînes internationales diffusent plus de sport et de bons films."

Le succès des médias de l’extérieur est d’autant plus exemplaire que leur marche de manœuvre sur le terrain est étroite. Le régime diabolise, en effet, ces radios et télévision, bête noire de la junte militaire. Dans la presse officielle, elles sont accusées de faire le jeu des forces "impérialistes" et de tenter de déstabiliser le pays. Pendant les élections, le New Light of Myanmar titrait : "VOA et BBC sèment la haine dans la population. RFA et DVB provoquent la colère du public. Ne nous laissons pas influencés par ces radios de tueurs qui tentent de provoquer des troubles."

Voici le témoignage d’un journaliste de Rangoon : "J’écoute RFA, VOA et BBC, mais plus rarement la DVB car le signal n’est pas bon. En revanche, je regarde DVB TV. Je pense que ces quatre radios sont assez semblables. Je ne pense pas qu’il y ait de concurrence avec les radios FM présentes dans le pays, d’autant plus qu’elles ne diffusent pas au même moment. L’utilié des radios est également fonction de l’actualité. S’il se passe quelque chose d’important au niveau national ou international, tout le monde les écoute."

Cette opinion est confirmée par un journaliste du magazine Irrawaddy à Chiang Mai : "Les radios internationales sont très utiles et puissantes, notamment la BBC et VOA. BBC et VOA sont très populaires en raison de la qualité de leurs programmes et de leur transmission. Leur rôle est très important, notamment dans les campagnes où les gens n’ont guère accès à des sources d’information. DVB TV est appréciée, on la regarde aussi dans les campagnes, dans les tea shops et les restaurants."

Dans le passé, il pouvait se révéler dangereux d’écouter publiquement les radios internationales. Cette peur ne semble plus d’actualité. Même pour DVB TV, une majorité de personnes interrogées estiment que regarder la chaîne ne représente pas un risque direct vis-à-vis des autorités. Voici ce qu’en dit un écrivain à Rangoon : "La DVB est populaire, mais peu de gens ont les moyens de se procurer une antenne parabolique. On peut la regarder en public quand les autorités locales l’autorisent."

Mais, la popularité de ces médias témoigne de l’importance accordée aux Birmans à une information indépendante de l’Etat. Ce n’est pas par hasard si Aun San Suu Kyi a décidé d’accorder du temps, chaque semaine, pour répondre aux questions des auditeurs de RFA. La dirigeante de l’opposition a également accordé ses premiers entretiens aux médias en birman basés à l’étranger, le meilleur moyen pour elle d’être entendue de ses compatriotes.

Vidéo sur la DVB :

Des tendances lourdes : "paradis des censeurs" et emprisonnement

L’euphorie qui a pu gagner certains observateurs de la Birmanie au cours des dernières semaines, doit être relativisée par les tendances lourdes de la situation de la liberté de la presse dans le pays. La junte militaire ne semble pas être décidée à changer de politique.

1. La Birmanie, du fait de son système de censure préalable systématique, reste un "paradis des censeurs".

2. L’emprisonnement des journalistes et des blogueurs reste une pratique courante qui vise à briser l’élan des voix dissidentes et à effrayer leurs collègues. Ainsi, avant les élections, Nyi Nyi Tun, éditeur du Kantarawaddy News Journal, a été condamné à treize ans de prison par une cour martiale réunie au sein de la prison d’Insein. Au moins quinze journalistes, vidéastes et blogueurs sont détenus pour leurs activités.

3. Une criminalisation de la liberté d’expression : parmi les 2200 prisonniers politiques que comptent le pays, nombreux sont ceux qui ont été sanctionnés pour avoir critiqué le gouvernement, distribué des tracts ou envoyé des informations à des médias basés à l’étranger. Dernier cas en date, la condamnation à quinze ans de prison d’Oakkan Tha, pour "activités anti-électorales". Fin septembre 2010, il a été reconnu coupable d’avoir envoyé des informations à la Mon News Agency, basée en Thaïlande.

Conclusion

Les dernières semaines ont démontré que la presse privée birmane était capable de couvrir avec professionnalisme et créativité des événements aussi importants que des élections nationales et la libération d’Aung San Suu Kyi. Il est regrettable que les ordres venant de Naypyidaw aillent toujours dans le sens d’une plus grande censure. La junte et ses nouveaux élus au Parlement ne semblent pas disposer à relâcher leur emprise sur le secteur de l’information. Comme en témoigne le prochain lancement d’un nouveau quotidien officiel, le Naypyidaw Newspaper, placé sous la tutelle du Directorate of Public Relations and Psychological Warfare, organe de propagande de l’armée, dont est issu le général Than Swhe.

Si tout indique que les élections du 7 novembre ont été marquées par la fraude, elles ont en tout cas permis aux médias de parler de politique. Certes le cadre défini par une Commission électorale très peu indépendante, n’était absolument pas compatible avec les règles d’une élection démocratique, mais les journalistes birmans, de l’intérieur et de l’extérieur, ont relevé ce challenge.

Reporters sans frontières et la Burma Media Association demandent aux autorités birmanes :

1. La fin du système de sanctions, notamment défini par le code en dix points qui encadre le travail des médias privés.

2. L’abolition du système de la censure préalable.

3. Une réforme en profondeur des lois qui régissent la liberté d’expression, notamment la Printers and Publishers Registration Law de 1962, Emergency Provisions Act de 1950, l’article 505/B du code pénal, The Television and Video Law de 1996, The Computer Science Development Law de 1996, The Officials Secrets Act de 1923 ou encore The Burma Wireless Telgraphy Act de 1933.

4. Accorder des visas de presse aux journalistes étrangers qui en font la demande.

Reporters sans frontières et la Burma Media Association demandent à la communauté internationale :

1. Intervenir auprès des autorités birmanes pour obtenir la libération des journalistes et blogueurs emprisonnés

2. Plaider en faveur de la fin du système de censure préalable.

3. Renforcer le soutien aux médias birmans privés et ceux basés à l’étranger, principaux vecteurs de diffusion de l’information dans le pays.

4. Mettre en place des programmes de formation pour les journalistes birmans.

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