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Augmentation préoccupante des violences envers la profession ; la polarisation s'accentue

Augmentation préoccupante des violences envers la profession ; la polarisation s’accentue

Publié le vendredi 30 novembre 2012.
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C’est avec regret et inquiétude que Reporters sans frontières constate la recrudescence des agressions envers les journalistes et entraves à la liberté d’informer, notamment en province. Cette situation se superpose à un climat de polarisation accru au sein de la profession, alors qu’approche l’échéance du 7 décembre, date d’expiration des recours du groupe Clarín – en conflit ouvert avec le gouvernement fédéral – contre la loi de services de communication audiovisuelle (SCA). L’organisation, qui soutient le principe de cette loi, reviendra sur ce dossier avant cette date.

“L’Argentine affichait à la fin de l’année 2011 un bilan plutôt enviable en matière de liberté d’information et de sécurité des journalistes, par comparaison à bien d’autres pays de la région. Au plan de la sécurité, la situation s’est dégradée en 2012, surtout en province, faute de mobilisation suffisante des pouvoirs publics contre des agressions trop souvent commises par des élus locaux. Cette impunité doit cesser, et de même concernant les attaques dont sont victimes les journalistes de médias nationaux, stigmatisés en fonction de la ligne éditoriale ces derniers au prix d’une polarisation élevée. Il est de la responsabilité des forces politiques de toute tendance et des autorités judiciaires de s’engager ensemble au nom des libertés constitutionnelles, dont celle d’informer et de débattre sereinement”, a déclaré Reporters sans frontières.

Le 23 novembre 2012, à Bariloche (province de Rio Negro), alors que commençait tout juste le programme d’informations de Radio Horizonte (AM 94.5) à 9 heures du matin, le journaliste Marcelo Parra a vu entrer dans les locaux trois personnes envoyées par le maire de la ville Omar Goye : un fonctionnaire de la justice, un avocat et un policier. “Ils sont arrivés avec en main un ordre judiciaire de perquisition signé par le juge Jorge Serra, afin de conduire une confiscation préventive de nos archives. Ils voulaient voir s’ils trouvaient quoi que ce soit qui pourrait porter préjudice à Omar Goye, pour pouvoir entamer si c’était le cas des poursuites judiciaires à notre encontre”, a expliqué Marcelo Parra à Reporters sans frontières.

Le journaliste n’avait reçu aucune notification préliminaire de la part du juge Jorge Serra. “Il s’agit clairement d’une atteinte à la liberté de l’information, c’est un moyen de nous faire peur, nous qui sommes critiques de la gestion du maire. Cette perquisition surprise d’un média est inédite”. Les trois visiteurs sont restées deux heures dans les locaux pour retrouver dans les ordinateurs des enregistrements originaux d’émissions de Marcelo Parra, empêchant pendant ce temps la radio de transmettre. Le maire a été clair sur ses intentions lorsqu’il a déclaré par la suite : “Il faut bien que je les fasse taire d’une manière ou d’une autre“.

Omar Goye, issu du Front pour la Victoire (FpV), est connu pour ses conflits avec les médias de la province de Río Negro. Vingt jours plus tôt, il avait mené la même opération contre Radio KMFM. Alors munis de la signature du juge civil Carlos Cuéllar, ses émissaires s’étaient rendus deux fois dans les bureaux de Radio KMFM pour y mener une perquisition et confisquer des enregistrements de l’émission du journaliste Santiago Rey, responsable par ailleurs du portail d’information en ligne Agencia de Noticias de Bariloche (ANB).

Omar Goye avait précédemment attaqué en justice ANB pour “dommage moral”, suite à la publication d’un article critique sur la gestion municipale de l’affichage publicitaire. Des lettres avaient également été envoyées à Mensajero Digital et El Cordillerano, qui avaient reproduit l’article. L’élu avait récemment perdu un procès en appel contre le principal quotidien de la province, Río Negro, qui avait publié dans ses colonnes, le 16 juin 2012, un article du journaliste Daniel Marzal mettant en cause ses pratiques financières.

Menaces en direct et radio fermée

Trois jours plus tôt, le 20 novembre 2012, dans la ville de Caleta Olivia (province de Santa Cruz), le journaliste Javier Rivarola, chroniqueur pour la radio FM Radio 21, a été insulté et menacé en direct par le député et chef du FpV, Rubén Contreras. Celui-ci a appelé la radio en pleine transmission pour accuser le journaliste d’“inciter la violence” et l’a rendu responsable d’un acte de vandalisme dans sa résidence causé par un groupe de voisins en colère face aux pénuries d’eau dans la commune. Le député a déclaré : “Vous êtes tous des fils de pute, tu es un fils de pute, ça ne va pas se passer comme ça. Qu’est ce que tu feras demain s’il arrive quelque chose à ta maison ? Attends un peu…”. Le journaliste a dénoncé le député pour délit de menace. Rubén Contreras a minimisé l’incident et a assuré qu’il présenterait des excuses publiques.

Au nord-est du pays, dans la municipalité d’Aristóbulo del Valle (province de Misiones), le propriétaire de Radio U Daniel Polaczinski a dû fermer sa radio et s’éloigner un temps de ses activités journalistiques, suite aux menaces proférées par le président du Conseil municipal de sa ville, Luis David Kochen. Le journaliste avait relaté un accident de voiture impliquant l’élu. Alors qu’il se trouvait en état d’ébriété, celui-ci était descendu de son véhicule pour aller menacer l’autre conducteur en cause avec une machette. “C’est bien connu que Kochen est un type violent. Mais les pressions ont commencé quand j’ai retransmis l’information sur cette affaire de violence de rue dans laquelle il était impliqué. Il a voulu frapper un type avec une machette. Nous avons raconté l’histoire à l’antenne, et j’ai commencé à recevoir des texto d’insultes et de menaces sur mon portable, mais je n’y ai pas accordé trop d’importance”, a confié le journaliste à Reporters sans frontières.

Par la suite, les menaces ont augmenté en intensité. Le mercredi 18 novembre 2012, le journaliste a reçu le texto suivant : “Si tu continues avec l’histoire de l’accident, tu seras tué”. Même si la majorité des textos sont anonymes, le numéro a pu être identifié comme appartenant à Kochen. Daniel Polaczinski est immédiatement allé au commissariat déposer une plainte pour menaces. Ce même jour, il a reçu la visite chez lui de Kochen. “Il m’a demandé de retirer la plainte, qui allait lui porter préjudice politiquement. Mais je ne l’ai pas fait”. L’enquête est en cours, mais en attendant, le journaliste, jeune père de deux enfants, craint pour sa famille et a fermé sa radio dont il est propriétaire depuis six ans.

Ces dernières affaires s’ajoutent à une longue de violences commises ces derniers temps contre des journalistes et des médias. Dans cette même province de Misiones, le journaliste Mario Fedorischak a été violemment attaqué par la police locale, le 10 novembre 2012, alors qu’il venait couvrir un transfert de détenus dans un commissariat. Photographe pour le journal Primera Edición et chroniqueur pour la chaîne Misiones Cuatro, il s’était juché sur un portail à l’extérieur du commissariat pour prendre des images lorsque trois policiers étaient venus l’en déloger. Traîné sur 15 mètres au sol, puis jusqu’à l’intérieur du commissariat ou plusieurs agents l’ont frappé et étranglé, le journaliste a été dénudé et menacé de mort et dépossédé de son matériel photographique. Cible d’une plainte pour “outrage et résistance à agents”, Mario Fedorischak a, à son tour, dénoncé pénalement les fonctionnaires.

Cette violence ne se limite malheureusement pas à la province. Plusieurs attaques envers des journalistes ont émaillé la journée de manifestations du 8 novembre dernier, hostiles au gouvernement de Cristina Kirchner. La plus choquante et spectaculaire reste celle commise contre Néstor Dib, de la chaîne de télévision Canal 5 Noticias (C5N), frappé par derrière lors d’un commentaire en direct :

L’agresseur, identifié par la suite comme étant Nicolás Ayuso, a été immédiatement arrêté et licencié par son employeur. Cette attaque aurait été la conséquence d’une altercation qui avait commencé quelques minutes plus tôt entre un groupe de manifestants et des employés de C5N.

Enfin, l’Argentine compte toujours un journaliste emprisonné en la personne Nestor Pasquini, emprisonné et victime d’un véritable acharnement judiciaire depuis maintenant six ans dans la province de Córdoba. La lettre ouverte de Reporters sans frontières au ministre fédéral de la Justice n’a, pour l’heure, pas reçu de réponse.

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